12 avril 2014

Le silence des livres


Les contestataires du livre et ses ennemis ont toujours été parmi nous. Les hommes et les femmes de livre, si je puis reprendre, en l'élargissant, cette catégorisation victorienne raffinée, s'arrêtent rarement à considérer la fragilité de leur passion. Pourquoi Georges Steiner se montre-t-il alarmiste ? À quoi sommes-nous peu attentifs qui pourrait léser notre passion des livres ? Suivons la réflexion de l'essayiste développée en une quarantaine de pages aux éditions Arléa.



Dans le Phèdre, Platon faisait une critique de l'écrit qui ne manque pas de pertinence. Elle se construit autour de deux axes.
  1. Il y a dans l'écrit, fût-il papyrus ou tablette d'argile quelque chose de magistral, de canonique, une implication de l'autorité religieuse, politique ou légale. Ou littéraire. Questionner ou réfuter un texte revient à en écrire un autre, contradictoire. D'où la logique du commentaire interminable et du commentaire sur le commentaire. Radicalement différent, l'échange oral autorise mieux la remise en cause immédiate, la correction, permet à celui qui propose de faire marche arrière si besoin est. L'oralité revendique la vérité, l'honnêteté de se corriger soi-même, la démocratie, comme un partage commun. Le texte écrit rend cela caduc.
  2. Le deuxième point envisage que le recours à l'écriture lamine le pouvoir de la mémoire. Une culture orale est celle du souvenir toujours réactualisé ; un texte, ou une culture du livre, autorise toutes les formes de l'oubli. Savoir par cœur permet de posséder et d'être possédé par un savoir quelconque, de sorte que le mythe, la prière ou le poème se greffent et fleurissent à l'intérieur de soi. L'éducation moderne, fondée sur des écrits, laisse vide l'esprit de l'enfant de tout poids de la référence vécue. Steiner avance même que tout ce que l'on ne sait pas par cœur (savoir du cœur !), on ne l'aime pas vraiment. Savoir par cœur, c'est être dans un rapport étroit et actif avec le fondement même de notre essence. Les livres contribuent à celer ce savoir-là.   
George Steiner © Alla Tkachuk

Jésus et Socrate, pour ne citer qu'eux, n'ont jamais rien écrit. On notera que le judaïsme (Torah, Talmud) et l'islam (Coran) sont deux branches d'une même racine « livresque » tandis que le message chrétien du Nazaréen vient de l'oralité et s'en proclame. (Jusqu'aux Évangiles). Remarque fondamentale : cette dissociation  du judaïsme et du christianisme (et au sein de celui-ci) renvoie à l'opposition de la dialectique de la Lettre et de l'Esprit.

Plus proche de note époque, l'émergence de deux grands courants contestataires du livre méritent attention.
  1. Le premier est appelé par Steiner «pastoralisme radical», apparu avec Rousseau. L'idée que l'arbre de la pensée et de l'étude est gris, tandis que celui de l'élan vital est éternellement vert, résume bien ce courant. C'est ce que proclame Wordsworth lorsqu'il affirme qu'une « impulsion printanière sur l'arbre » vaut bien plus que toute érudition livresque. Les livres parasitent la conscience immédiate et les laisser influer sur nos vies revient à renoncer aux risques et à l'extase que donne le rapport primaire, premier, aux choses. William Blake, Thoreau et D.H. Lawrence ont revendiqué cette forme d'authenticité. (Rapprochons cette thématique de l'idée exprimée aujourd'hui par Pierre Bergounioux dans son excellent Jusqu'à Faulkner).
  2. Le second courant hostile au livre pose une question simple : en quoi peut-il contribuer à soulager l'humanité souffrante, quels affamés ont été nourris par un livre ? demandent les nihilistes et révolutionnaires anarchistes de la Russie tsariste au tournant du 19e siècle. Face à l'extrême misère, il y a pour les nihilistes de l'obscénité dans la cote d'un manuscrit rare ou d'une édition princeps. Tolstoï lui-même avancera que la grande culture, la grande littérature en particulier, ont une influence délétère, qui affecte la spontanéité et le fondement moral des hommes et des femmes. Tolstoï, répudiant ses propres fictions, prône que le seul besoin est un bréviaire qui lui donne l'essentiel de l'Imitatio Christi. Il sait parfaitement, et s'en réjouit, l'absence de l'écrit dans l'enseignement de Jésus. En Russie toujours, la révolution dont la tâche essentielle est celle du renouveau de la conscience humaine, le poids accablant du passé – statues marmoréennes des grands classiques canonisés ! - doit être rejeté et les livres anciens brûlés. Alors seulement les penseurs et poètes futuristes pourront se faire entendre. Mais Heine affirmait déjà en 1821 devant les autodafés de nationalistes allemands : Là où aujourd'hui on brûle des livres, demain on brûlera des hommes...  
La censure est une autre ennemie de l'écrit, aussi vieille et omniprésente que lui. À la sombre analyse qu'en fait Steiner, s'ajoutent deux éléments de réflexion importants et contradictoires.

  1. La relation censure-créativité peut s'avérer extrêmement productive. Interdit et oppression sont le terreau sur lequel naissent de grandes œuvres : la grande littérature est subversive car elle dit non à la barbarie, à la stupidité, à l'éthique capitaliste de consommation de masse. La censure est mère de la métaphore disait tout bas Borges. Steiner ajoute : Quand l'appareil de répression le cède aux valeurs véhiculées par les mass media et au battage publicitaire, comme c'est le cas aujourd'hui en Europe occidentale, on assiste au triomphe de la médiocrité.
  2. Plus problématique est la seconde question qui entend que cette littérature, cet esprit critique, cette philosophie qui enchantent l'esprit peuvent également transformer négativement le comportement, conduire à adopter des conduites imitatives appauvrissantes et dégradantes. Idéologie raciste, érotisme sadique, pédophilie sont véhiculées par l'écrit. Le protocole des sages de Sion est en vente libre au Japon et de Varsovie à Buenos-Aires, des tracts nient les camps nazis. Une censure n'est-elle pas nécessaire au lieu d'une libéralité mielleuse, s'interroge Georges Steiner ?

Intellectuel, mandarin universitaire, rat de bibliothèque, Steiner aborde pour conclure l'emprise de l'imaginairesa grande hantise qu'il espère n'être qu'une hypothèse psychologique erronée. L'imaginaire, l'abstraction conceptuelle sont capables d'envahir et d'obséder le siège de notre sensibilité. » [….]. L'érudit, le vrai lecteur, le faiseur de livres est saturé par l'intensité terrible de la fiction. Les personnages sont capables d'acquérir une force de vie, un pouvoir sur le temps et l'oubli dont aucun humain n'est capable. La réalité est déformée au point de ne plus entendre le cri dans la rue, qui n'est rien au regard de celui de Lear à Cordélia. Des milliers de morts dans le monde affectent moins que la mutilation du chef-d'œuvre dans un musée. Nous-mêmes, n'allons-nous pas être davantage retournés par les pages d'un Dickens poignant entre nos mains lisses que par le malheureux aux doigts  sales et gelés quémandant un sou sur le trottoir en bas ? 


Et Steiner pose cette interrogation : En tant que professeur pour qui la littérature, la philosophie, la musique, les arts sont la matière même de la vie, comment puis-je traduire cette nécessité pour moi, en une lucidité morale, consciente des besoins humains, de l'injustice qui rend à ce point possible une si haute culture? Les tours qui nous isolent sont plus solides que de l'ivoire. Je ne connais pas de réponse à cette question.



Demain, ici, un extrait de la seconde partie du livre, Ce vice encore impuni, qui reprend un court texte de Michel Crépu,  en complément idéal de l'essai.


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