30 septembre 2014

Un, deux, trois Montaigne

Antoine Compagnon, dans l'entretien Une question de discipline, loue l'époque où on étudiait les œuvres en distinguant avec soin les étapes chronologiques du texte. Trois strates marquantes A, B, C correspondent aux exemplaires de 1580, 1588 (Exemplaire de Bordeaux) et aux éditions postérieures (Madame de Gournay1595) des Essais.


Édition des Essais de à Mme de Gournay (1595)

Durant une grande partie du vingtième siècle, les spécialistes lisaient donc Montaigne dans cette édition de référence (Villey-Saulnier) des Presses Universitaires de France qui distingue les couches successives A, B, C de la rédaction de l'œuvre. Cette approche nécessite une étude méticuleuse du texte et fournit une méthode traditionnelle que Compagnon a continué à observer dans tous ses travaux sur Montaigne. 

Aujourd'hui, depuis la fin du dernier siècle, la méthode a changé car la plupart des éditions des Essais choisissent l'édition posthume de Madame de Gournay qui ne distingue pas les additions marginales. On ne lit donc plus Montaigne selon cette grille qui permettait de repérer les articulations des raisonnements originaux de Michel Eyquem. Compagnon insiste sur cette méthode de travail qui révélait mieux les structures de démonstration ainsi que les ruptures dans la continuité du propos, tout cela loin des cohérences factices que les gloses successives ont imposées à l'œuvre.

Que permet une telle méthode de recherche philologique axée sur l'évolution du texte ? 

Pierre Villey a fait l'hypothèse (1908) d'une thèse ternaire chez Montaigne, certitude, doute, abstention, qui se dégage à l'échelle globale et progressive du texte. Montaigne adopterait d'abord une affirmation dogmatique, manifesterait ensuite de la perplexité et finirait par se résoudre à une attitude plus modérée qui laisse les  questions ouvertes. 

Jean Starobinski (Montaigne en mouvement, 1982) va même plus loin et fait l'hypothèse que le schéma ternaire se rejoue sans cesse sur tout sujet, dans chaque chapitre, d'un bout à l'autre des Essais sans jamais les immobiliser. Montaigne commencerait donc pour chaque thème par un moment dogmatique, passerait ensuite à une phase sceptique pour s'apaiser finalement dans la sage volonté de ne pas conclure, moment que Compagnon qualifie d'apaisement dialectique. (On observe ainsi une culture du paradoxe chez l'auteur des Essais.)
Notons que la thèse ternaire (certitude, doute, abstention) s'apparente à trois courants philosophiques: stoïcisme, pyrrhonisme, épicurisme.

Étudier une œuvre à travers ses couches successives apporte des éléments significatifs ; le chercheur découvre même des incohérences chez Proust au sein de Sodome et Gomorrhe, suite aux nombreuses corrections de Proust et aux choix faits par les éditeurs. Mais les principes de l'édition évoluent, c'est aussi valable pour Montaigne que pour La recherche dont l'édition de La Pléiade a vingt-cinq ans. La prochaine sera sans doute numérique, ajoute Compagnon.

10 commentaires:

  1. C'est lors de ma lecture de Comment vivre? de Susan Bakewell, que j'ai appris cette histoire de A, B et C. En effet, ce serait bien de lire une édition où cela est encore indiqué. Le Starobinski est comme souvent dans le magasin de ma bibliothèque...

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    1. C'est surtout une méthode qui permet aux chercheurs en littérature, et aux spécialistes comme Susan Bakewell, de faire des hypothèses intéressantes.

      Je ne sais pas s'il est souhaitable de passer par le livre de Starobinski. Pour ma part en tout cas, le livre de Compagnon donne quelques éléments qui m'ont permis d'en avoir une synthèse et matière à réflexions, comme cette évolution en trois moments toujours réitérés de la pensée du philosophe.
      Au fil des ans je mesure à quel point cette façon de penser «en mouvement»› a des similitudes avec la mienne qui a souvent été (et est toujours sur le coup) très «arrêtée» ; puis le mûrissement jette quelques doutes sur mes affirmations et aujourd'hui il m'arrive rarement de prendre une position trop tranchée, avec la volonté de rester en de-ça d'une conclusion péremptoire.

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  2. Je ne connaissais pas cette histoire des strates de l’œuvre, c'est intéressant ! et cela demande bien de la disponibilité pour travailler en profondeur sur les textes...
    Entre ton billet sur Montaigne et le mien sur La Boétie, nous voilà en plein XVIe siècle ;-)

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    1. Bonjour Margotte, j'ai noté que nous avions eu la même idée de revenir au 16è siécle, avec Montaigne et La Boétie. J'ai souvent négligé de remonter loin en matières d'œuvres littéraires, je crois que c'était une erreur.

      De la disponibilité, il en faut déjà pour comprendre où Compagnon veut en venir ! Mais c'est passionnant. Quant aux chercheurs, c'est un métier et lui en particulier a réussi à s'extraire de l'obligation de déposer des projets contraignants pour s'octroyer entière liberté dans ses recherches, ce dont il s'explique dans le livre.
      Bonne journée :)

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  3. Je viens m'immiscer dans la conversation. Au début de ma lecture de Montaigne je ne me suis pas préoccuper des différents éditions et ajouts car je l'ai lu chez Arléa qui ne faisait rien apparaitre
    Ensuite lorsque je me suis plongée un peu plus avant dans des biographies ou livres d'analyse j'ai eu l'impression que c'était certes intéressant mais que parfois ce débat entre les différentes strates occupaient un peu trop de place, c'est Villey qui avait été le grand initiateur de ces analyses là et on les retrouve aujourd'hui chez Marcel Conche par exemple
    J'avoue que cela me pèse un peu même si je comprend parfaitement l'intérêt de la chose, je n'aime pas vraiment ce "découpage" de la vie d'un homme qui à lui seul et de par son évolution personnelle expliquerait tout, j'aime vraiment mieux le lire comme un tout quitte peut être à perdre ici ou là un détail, un cheminement.
    Christw si vous en avez l'occasion lisez la meilleur biographie/analyse de Montaigne, une déjà ancienne mais toujours aussi pertinente celle de hugo Friedrich que l'on trouve d'occasion chez Gallimard ou en collection poche chez gallimard également
    C'est vraiment pour moi le livre de référence avec ensuite si l'on veut continuer : les livres de Géralde Nakam

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    1. Vous faites bien de donner votre avis, bien sûr, et il est très bienvenu !
      Je pense que l'intérêt d'examiner une œuvre selon son évolution chronologique permet d'en dire sur l'auteur mais en apprend aussi sur le chemin et les choix éditoriaux dont l'importance est loin d'être négligeable, sur nous-mêmes aussi, je trouve, qui ne comprenons pas toujours comment certains grands auteurs n'auraient pas eu de doutes ni manifesté d'étranges paradoxes.

      Il y a longtemps que j'ai mis le Friedrich dans mes projets suivant votre conseil, j'ai finalement été déçu par la Macé-Scarron qui semble parfois faire partie des gloses à la cohérence factice que dénonce Compagnon. Je note également G Nakan.

      Merci de vous exprimer sincèrement Dominique.

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  4. Merci pour ce billet qui nous plonge "à l'intérieur".
    Cheminer près de l'auteur est un privilège en quelque sorte, lorsque l'évolution par couches ou par strates nous est donnée à lire.

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    1. Je trouve qu'étudier un auteur, un penseur selon l'évolution d'un œuvre, avec ses petits paradoxes, ses doutes, le rend plus humain, plus proche. Ce n'est pas, selon, moi une «indiscrétion» mais au contraire un témoignage sur l'honnêteté d'un homme ou d'une femme qui veut écrire ce qu'il croit, quitte à se contredire quelquefois.

      Et puis c'est indispensable pour la recherche littéraire qui a des airs de paléontologie parfois...

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  5. il faut que je relise les essais je ne lis toujours que les mêmes passages
    je suis bien loin des débats des grands spécialistes des strates !

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    1. Lisez ce qui vous touche, c'est important. Et s'il reste du temps, essayez d'apprendre quelque chose de nouveau, même si cela paraît un peu compliqué. S'il n'y avait que des spécialistes, le monde serait bien morne !

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