29 juillet 2015

Un cœur si blanc

Traduit de l'espagnol par Anne-Marie Geninet et Alain Kéruzoré, avec l'aide de l'auteur.

Je suis venu vers ce titre de Javier Marías après avoir apprécié "Littérature et fantôme", sur lequel je reviendrai plus tard, le temps d'acquérir le livre pour le consulter à l'aise. Il y a dans ce dernier recueil d'écrits variés de l'auteur espagnol une réflexion sur le titre "Un cœur si blanc". Dans Macbeth, acte II scène II, Lady Macbeth, les mains tâchées de sang, alors qu'elle a instigué le meurtre de Duncan et collaboré à le maquiller, dit à son époux assassin : "Mes mains sont de la couleur des vôtres ; mais j’ai honte d’avoir conservé un cœur si blanc"[1]. Car ce n'est pas elle qui a commis l'acte. En traducteur avisé – c'est une facette de ses compétences littéraires –, Marías se demande si white/blanc ne pourrait pas ici être traduit par pâle, selon l'hypothèse que Shakespeare aurait voulu insinuer le sens de lâcheté plutôt que l'innocence. Retenons l'idée d'instigation, délibérée ou pas, qui incite sans commettre, centrale dans le récit qui nous occupe.

"Une instigation n'est rien d'autre que des mots, des mots sans maître que l'on peut traduire, qui se répètent de bouche en bouche, de langue en langue et de siècle en siècle."
Marion Cotillard en Lady Macbeth (de Justin Kurzel)
Le roman débute par la description extérieure, objective, méticuleuse, d'une scène (lire ici) qui retentira jusqu'au bout de l'histoire. Teresa Aguilera, de retour de voyage de noces, quitte la table chez son père et gagne la salle de bain. Face au miroir du lavabo, elle ôte son soutien-gorge pour viser le cœur et se tire une balle dans le sein. Le père, la jeune sœur Juana et les convives accourent, les aliments du repas encore en bouche. Le corps sans vie est éclaboussé de sang et de l'eau de l'évier. On sonne : le frère et le mari, Ranz, surviennent et découvrent le drame. 
Dès le paragraphe suivant, bien des années plus tard, le narrateur Juan raconte : il est le fils de Ranz, qui a fini par épouser la sœur cadette Juana après le suicide de Teresa. Juan est tout jeune marié à la brillante Luisa.

Tout cela annonce-t-il un mélodrame des plus intenses ? Détrompez-vous. L'intensité est bien là, souterraine, on va le voir, mais le couple pimpant Juan/Luisa ne connaîtra aucun déboire jusqu'à la fin de la narration : ce ne sont pas les histoires arrivées à d'autres qui ternissent les cœurs si blancs. L'intrigue naît lorsque Juan apprend que son père aurait eu, non pas deux, mais trois épouses et que Teresa serait la seconde à connaître une fin dramatique, au point qu'on s'inquiéta beaucoup, en évoquant Barbe-Bleue, pour la future mère de Juan lors de ses noces. Qui était la première femme que lui a cachée son père ? Que lui est-il arrivé ? Et pourquoi Teresa a-t-elle mis fin à ses jours ? Là intervient l'exceptionnelle maîtrise de Marias pour tenir en haleine. Le roman est loin de reposer sur cette seule énigme, il y a beaucoup plus qui en fait l'essentiel, les digressions, l'art de ce Proust espagnol – ils ne sont pas vraiment comparables, ne fût-ce que dans la ponctuation – qui, minutieux, gratte le détail avec un narrateur qui se scrute, démonte les sentiments et irrite le lecteur impatient lorsqu'une parenthèse s'ouvre au moment crucial. Pour ma part, il ne m'a jamais ennuyé et se lit en gourmet.
Javier Marías © Pancho
Des doutes s'insinuent dans le cœur de Juan qui, lors de voyages qui l'éloignent de sa femme, est confronté à plusieurs situations "amoureuses" où interviennent des protagonistes différents, sans lien apparent, scènes qui se superposent et se répondent au fil du récit (les scènes de balcon notamment), témoignant d'une construction inventive en leitmotiv. Dans les circonstances évoquées, le narrateur se trouve systématiquement dans un rôle passif d'observateur discret, épiant et écoutant sans être vu, cela jusqu'à la scène finale où Ranz se confie à Luisa, confidences que Juan entendra par une porte entrouverte

"Ecouter est des plus dangereux, c’est savoir, avoir connaissance et être au courant, les oreilles n’ont pas de paupières qui puissent se clore d’instinct à ce qui est prononcé, elles ne peuvent se préserver de ce que l’on pressent que l’on va entendre, il est toujours trop tard.

Durant le voyage de noces à La Havane, Juan est à la fenêtre pendant que Luisa se repose d'un léger malaise, et il est apostrophé par une inconnue dans la rue qui le prend pour l'occupant de la pièce attenante. Quand cet homme l'appelle – "Miriam !" – elle le rejoint et Juan, via la fenêtre du balcon, écoute la conversation du couple où il est question d'une épouse très malade de laquelle il faudrait se séparer et la pousser à mourir peut-être (instigation). Les pensées et sentiments produits par la discussion voisine engendrent un malaise et Juan éprouve l'ombre des vicissitudes auxquelles sont confrontés d'autres couples au fil des années, et, à l'aube de son mariage, elles instillent des pressentiments. 

"De l'autre côté, au-delà du miroir ombreux, se trouvait un autre homme avec lequel une femme m'avait confondu de la rue et qui, par conséquent, avait peut-être avec moi quelque ressemblance, un peu plus vieux sans doute et, pour cette raison, ou pour toute autre, marié depuis plus longtemps, suffisamment, pensai-je, pour vouloir la mort de son épouse, pour l'y pousser, comme il l'avait dit."
Macbeth and Lady Macbeth, after the murder of Duncan.
R. T. Bone. Courtesy of Folger Shakespeare Library.

Deux scènes notables figurent parmi le florilège de ce livre.

La première, amusante, satirique, rapporte la rencontre du narrateur avec Luisa. Ils sont tous deux interprètes – on retrouve, je pense, beaucoup du vrai Javier Marías chez Juan – et accompagnent des hautes responsables lors d'une rencontre au sommet à huis clos qui tarde à s'animer (les vraies discussions dans ce genre de sommet ont lieu entre les spécialistes, techniciens de l'ombre, tandis que les hautes personnalités médiatisées ont peu à se dire, révèle l'auteur) : une britannique (j'imagine bien une Margaret Thatcher) et un responsable espagnol (imaginons un Felipe González) ne se comprennent ni n'ont très envie d'échanger. Juan altère la traduction espagnole de façon subtile, ce qui provoque d'abord l'indignation de Luisa mais elle finit par jouer le jeu, et entraîne les deux personnalités à se faire des révélations inattendues sur le pouvoir et leur vie privée, tout cela grâce au filtre d'une traduction manipulée. Leur communication indirecte, insolite, est un régal et souligne en même temps là primauté des interprètes. L'approbation tacite de la consoeur vaut en même temps acceptation de Juan.

L'autre séquence est attendue avec impatience ; les révélations de Ranz à sa belle-fille Luisa à propos de ses premiers mariages sont livrées dans une longue scène étirée par l'incise de paragraphes issus de discours et réflexions antérieurs, insérés entre parenthèses, comme des résonances prédictives. Une écriture précise, lente, approfondie accompagne ce dénouement. Alors que l'auteur pouvait sembler ne pas savoir où il allait, le récit trouve une unité et la plupart des digressions leur justification dans cet apogée. 
On le déduit de ce qui précède, Marías n'est pas seulement un romancier pointilleux et prolixe, mais un moraliste qui verse volontiers dans l'observation philosophique. Quitte à alourdir ce compte-rendu, afin de tenter de circonscrire l'essence de l'œuvre, je vous livre un extrait où l'on convient, après maintes relectures si l'on veut, que la belle littérature oublie avec bonheur les mots des philosophes pour bien dire les choses humaines, à sa manière. 

"J'ai parfois la sensation que rien de ce qui arrive n'arrive, que tout a eu lieu et en même temps n'a jamais eu lieu, parce que rien n'arrive sans interruption, rien ne perdure, ne persiste, ne se rappelle constamment, et même la plus monotone et routinière des existences s'annule et se nie elle-même dans son apparente répétition au point que rien ni personne n'a jamais été le même auparavant, et la faible roue du monde est mue par des sans-mémoire qui entendent et voient et savent ce qui n'est pas dit et n'a pas lieu, est inconnaissable et invérifiable. J'ai parfois la sensation que ce qui se fait est identique à ce qui ne se fait pas, ce que nous écartons ou laissons passer, identique à ce que nous prenons ou saisissons, ce que nous ressentons, identique à ce que nous n'avons pas éprouvé, et pourtant notre vie dépend de nos choix, et nous la passons à choisir, rejeter et sélectionner, à tracer une ligne qui sépare ces choses équivalentes, faisant de notre histoire quelque chose d'unique qui puisse être raconté et remémoré, soit sur-le-champ soit plus tard, pour pouvoir ainsi être effacé ou estompé, l'annulation de ce que nous sommes et de ce que nous faisons. Nous employons toute notre intelligence, nos sens et notre ardeur à distinguer ce qui sera nivelé, ou l'est déjà, c'est pourquoi nous sommes pleins de remords et d'occasions manquées, de confirmations, d'assurances et d'occasions saisies, quand il s'avère que rien n'est sûr et que tout se perd. Il n'y a jamais d'ensemble, ou peut-être n'y a-t-il jamais rien eu. Mais il est vrai aussi que le temps ne passe pour rien et tout est là, dans l'attente qu'on le fasse revenir, comme l'a dit Luisa."

"Un cœur si blanc" est un livre riche et mémorable. Il devrait me conduire vers d'autres lectures de l'auteur espagnol souvent pressenti comme candidat de choix au prix Nobel de littérature.


D'autres avis : l'article de Marie Thérèse Denizeau, celui, plus bref, de "Woland" sur "Babelio". Et un avis moins positif, il en faut, qui n'apprécie pas les ratiocinations.

[1] Reprise en épigraphe : « My hands are of your colour ; but i shame to wear a hart so white. »  Shakespeare, Macbeth.

11 commentaires:

  1. Comme je n'ai pas encore lu ce roman de Marias (je me le garde pour une période de disette), je ne peux rien dire, mais sachez que je suis vraiment fan de cet auteur (oui, le Nobel, je vote!) découvert avec Le roman d'Oxford (un livre voyageur qui n'avait pas plu à beaucoup, à l'époque). Ensuite j'en ai lu trois autres, à chaque fois avec grand plaisir. Proust, oui, pour les phrases bien longues et les réflexions (comme j'aime Proust, rien d'étonnant que ce Marias passe bien). Poursuivez tranquillement votre découverte de ce brillant auteur!

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    1. Ok le message est reçu même si j'étais déjà convaincu. Ne manquez pas "Littérature et fantôme", des réflexions sur ses auteurs favoris et la littérature en général. Copieux, bien fait, soigné.

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  2. Je l'ai lu à sa sortie et je suis passée à côté. A l'époque on en disait beaucoup de bien, m'attendais-je à autre chose ? je ne sais plus. Je l'ai lu sans ennui, mais sans enthousiasme particulier non plus. J'essaierai un autre titre de l'auteur.

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    1. C'est un roman «costaud» et vous connaissant un peu, je ne suis pas étonné qu'il ne vous ait pas trop botté. Marías paraît couper les cheveux en quatre, c'est vrai, et il faut adhérer à cela sous peine de le trouver long...
      J'ai particulièrement été séduit, carrément emballé, par le côté innovateur de la construction. C'est sans doute aujourd'hui ce qui m'attire le plus dans la lecture, ces voies un peu originales (même si finalement je crains les avant-gardes qui ne le sont que pour en faire partie)

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  3. Je ne connaissais pas cette collection Arcades.

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    1. Quand je regarde la collection, c'est tentant avec les "Lectures" de Steiner, Garcia Marquez, Pamuk, ces considérations sur la littérature, j'avoue que j'en suis friand.
      Voir http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Arcades

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  4. Cela me fait un plaisir fou, et même temps bizarre, de lire Marías en français.

    Ce roman magnifique qui analyse si bien les relation humaines, surtout celles des couples, où ce qui est tu est aussi important que le dit, ce qu'on interprète ou oublie... les secrets, le soupçons aussi.

    Je le relirais bien en français. Il m'arrive de le faire, je veux dire lire en VO puis la traduction et j'ai parfois l'impression de lire un roman différent. Curieux...

    Par contre je ne connais pas "Littérature et fantôme", je pars à sa recherche.
    Merci pour tout Christian.

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    1. Je me demandais s'il figurait parmi vos bons auteurs espagnols, on dirait que oui : il faudrait être difficile ! Le mot est bien choisi, "magnifique".
      Fait rare, j'en ai parlé autour de moi pendant la lecture – hors blogosphère, je veux dire – ce qui montre à quel point je vivais le récit. J'ai trouvé ce narrateur fort attachant, autant que l'écrivain quand il se livre un peu (littérairement) dans "Littérature et fantôme", un livre qui a auréolé et diverti un séjour en Ardenne au début de l'été.
      La sensation de lire autre chose en fonction de la langue : comment interpréter cela ? Je ne lis pas en deuxième (nederlands) ni en ma troisième langue (english), car j'ai trop peu cultivé mon vocabulaire pour le faire à l'aise. Je me demande si ce n'est pas lié à l'univers différent dans lequel on pratique ou a pratiqué chacune des langues ?

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    2. Le "tu" et le "dit", vous avez deviné mon extrait de demain...!

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  5. "Le roman d'Oxford" m'avait beaucoup plu, et puis j'ai perdu cet écrivain de vue. Aussi je retiens ce titre que vous donnez fort envie de découvrir, et aussi Colo ci-dessus, merci.

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    1. "Le roman d'Oxford" ? Ce sera peut-être mon prochain Javier Marias.

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