15 octobre 2015

L'histoire d'un autre


Pour parler de mon enfance, je dois traduire. C'est comme si j'écrivais l'histoire d'un autre. Les mots ne conviennent pas, parce qu'ils sont en anglais et que les langues ne sont pas équivalentes. Si je dis : "I am a boy ; I am lying in my bed ; I am sitting in my room ; I am lonely and afraid", en attribuant ces pensées à celui que j'étais à huit ans, je suis correct littéralement mais faux au plan de l'émotion. Même si je fais passer ces pensées par le discours indirect et le passé grammatical, je me livre à une sorte de tromperie. Je joue les ventriloques, et ce gamin de huit ans, à présent fait de bois et pourvu d'une mâchoire articulée, est assis sur mon genou et articule les phrases que je fabrique pour lui. Ce n'est pas que ce gamin n'eût pu comprendre ces phrases, c'est que pour les comprendre, il aurait dû traduire, et cela signifie la mise en œuvre d'un réseau électrique dans son cerveau, court-circuitant son cœur.

Si ce gamin avait pensé la phrase "I am a boy", il se serait représenté Dick ou Zeke, les personnages de son livre de lecture, ou peut-être ses amis, Mike ou Joe. Le mot boy ne pouvait pas le désigner, lui ; lui, il est un garçon. Vous pouvez penser que cela est trivial, que "boy" signifie simplement garçon, mais ce serait une erreur. De même maman et papa sont des gens ; "mother" et "father" sont des notions. La nuit est sombre et peuplée de terreurs, tandis que "the night" est l'image charmante d'un espace étoilé. Le garçon habite une maison, avec "a house" de chaque côté. Son cœur est le lieu où résident ses sentiments, et son "heart" est un muscle qui pompe le sang. Tant qu'on y est, il s'appelle Luc ; tout le monde autour de lui l'appelle pourtant "Luke", prononcé Liouke, ce qui est un surnom, un masque.

Luc Sante - L'effet des faits (traduit de l'américain par Christine Le Bœuf)


Lorsque j'ai lu ces lignes, la récente réflexion d'une amie blogueuse m'est venue à l'esprit. Elle trouvait que la lecture d'un même livre dans une langue différente lui donnait l'impression de lire une autre histoire.
L'autre raison de citer Luc Sante : j'ai terminé ce très bon livre et je vous en ferai bientôt un compte-rendu.


J'ai emprunté le garçonnet du dessin à © Mysticlolly

6 commentaires:

  1. j'attends votre compte rendu avec impatience, le thème de l'enfance est souvent un plaisir

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    1. Le livre n'est pas spécialement orienté sur l'enfance de l'auteur mais il en parle très bien, et de tout ce qui le concerne de près ou de loin d'ailleurs

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  2. Traduire : en plus du passage d'une langue à l'autre, souligné ici, passer de l'état d'esprit de l'enfance à la formulation de l'adulte - autre, forcément autre.

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    1. Deux niveaux dans la transition, effectivement.
      L'image de cette marionnette, ce Pinochio sur le genou, c'est bien dit, je trouve.
      C'est un très très beau livre, j'espère en publier un billet pour dimanche.

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  3. Vous savez combien ce vivre une époque de sa vie, des événements dans une langue ou l'autre me parle.
    Il en va ici, si joliment, si essentiel, de l'enfance qui se passe, oui, dans sa langue avec toutes les connotations affectives qui sont intraduisibles.
    J'attends moi aussi votre billet...rien ne presse.

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    1. C'était vous qui aviez, à propos de Javier Marias je pense, évoqué l'impression de lire un autre histoire lorsque la langue change. Ce que vous soulignez de l'affectif, de l'émotionnel attaché aux mots de la langue native est particulièrement sensible en poésie et en cela je me rallie à votre récente citation de Borgès : un poème traduit est (souvent) intraduisible.
      Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faille pas le traduire, ne fût-ce que pour le comprendre ! En faire un autre poème, et peut-être, pourquoi pas, aussi riche.

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