22 avril 2016

L'immeuble Yacoubian

"On a un urgent besoin des romanciers. Et des romans du monde"
Alaa El aswany
"Derrière chaque fanatique, il y a un drame, une ignorance, une injustice : on ne naît pas terroriste, ou fanatique, on le devient" explique Alaa El Aswany dans un article de "Lire" (février 2016, Écrire contre la terreur ?). Sans vouloir faire preuve d'angélisme, la lecture de "L'immeuble Yacoubian" (2002) aide à comprendre l'affirmation de l'écrivain égyptien qui manifeste sa foi en une république de la littérature  : "Dès qu'on lit, on devient citoyen d'une république unique, et unie, de l'art, de la littérature, une république civilisée".

L'immeuble Yacoubian – il existe –, du nom de son promoteur albanais millionnaire, est un microcosme qui symbolise la société égyptienne durant la période de diffusion de l'islamisme qui a accompagné la révolution iranienne de 1979. On y retrouve les différentes composantes d'une société malade, déstructurée par la corruption, l'affairisme et l'inégalité, dont les désillusions et le mal de vivre offrent prise à une religion qui mêle foi et combat politique. Taha, idéaliste, doué, voit son avenir dans la police barré pour avoir un père concierge et se tourne vers les paroles d'un imam militant; Azzam, vieux bigot lubrique poursuit des rêves d'argent et de gloire en achetant une position puissante; Zaki, aristocrate nostalgique d'une Égypte à l'Occidentale se voit vieillir dans un pays mutant; puis il y a les femmes, Soad, Boussaïna,... objets des hommes, meurtries et révoltées dans leur quête insoluble d'identité et de tendresse. Le livre fait vivre ces gens, bons et méchants, parmi une longue série de séquences de quelques pages, passant en alternance des uns aux autres, créant un ensemble cosmopolite très réussi et représentatif.

Pour qui veut s'y arrêter, la leçon de ce livre est qu'il faut apprendre à ne pas voir les autres comme des étiquettes. Dans un roman, les personnages finissent par ne plus paraître juifs, musulmans, belges ou africains: ce sont des hommes et des femmes.

"... nous les écrivains, 
devons montrer au monde que l'être humain est avant tout un être universel, 
au-delà de la simple identité qui fait de l'un un Occidental, de l'autre un musulman."

Alaa El Aswany poursuit une activité de dentiste. Les Frères musulmans continuent de menacer cette bête noire dans son propre cabinet. Il a publié en 2014 un recueil de chroniques "Extrémisme religieux et dictature. Les deux faces d'un malheur historique", toujours chez Actes Sud.

Soulignons l'excellent travail de traduction (de l'arabe égyptien) et surtout la documentation (notes de bas de page brèves et instructives ) de Gilles Gauthier.

© EuropeIsraël


9 commentaires:

  1. Je garde un bon souvenir de ce roman et de sa galerie de personnages bien rendus.
    Merci pour les liens. Je reprends au BibliObs cette réponse de l'auteur :
    "Ils ne lisent pas de littérature. Si vous lisez la littérature, vous ne pouvez pas devenir Frère musulman; et si vous êtes Frère musulman, la littérature ne vous intéresse pas."

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    1. CQFD, merci Tania.

      Je note encore ce livre tout récent du CDH (Matz-Dallemagne) sur le radicalisme en Belgique.
      Voir http://pul.uclouvain.be/fr/livre/?GCOI=29303100675130

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    2. Merci pour la référence.
      Froid dans le dos en lisant des nouvelles de Bosnie-Herzégovine dans La Libre aujourd'hui : http://www.lalibre.be/actu/international/bosnie-herzegovine-jasna-samic-la-femme-qui-veut-rester-libre-a-sarajevo-571a41de35702a22d6a22a13

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  2. Je ne l'ai pas encore lu ce livre. La photo que tu as mis dans ton billet me fait froid dans le dos :-(

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    1. J'ai longtemps hésité à la placer. J'ai ensuite supprimé le lien vers le site qui l'a publiée, le jugeant trop tendancieux, politisé.
      Mais il ne faut pas se leurrer, les islamistes en veulent aux démocraties mécréantes. J'insiste sans vouloir faire d'amalgame.

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  3. Une excellente idée que ce billet, c'est un livre que j'ai lu et aimé il y a ...un certain temps juste avant de démarrer mon blog et c'est un excellent souvenir
    il est bon de réveiller certains auteurs en ce moment

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    1. Oui, c'est vrai, il y a aussi "Quartier américain" de Jabbour Douaihy, que Kamel Daoud avait conseillé.

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  4. Bonsoir Christw, merci pour avoir évoqué ce roman que j'avais trouvé réussi: je l'avais lu en un week-end. Et dans la foulée, je recommande l'adaptation filmique qui était aussi à voir. Cet écrivain a un grand talent de conteur. Bonne soirée.

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    1. Je n'ai pas vu le film, j'ai toujours un peu peur de voir le film d'un livre apprécié. L'inverse étant vrai aussi, je vais rarement dans le livre dont un film est tiré.
      Bonne fin de semaine.

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