23 février 2014

Le miroir des autres


Mais comment savoir par soi-même si l'on est belle quand on ne possède pas de miroir ? Des miroirs, il n'y en avait pas à Gitagata, même dans la boutique; chez le grand commerçant de Nyamata, ils étaient tout en haut de l'étagère, derrière le comptoir — impossible d'y plonger son visage même quand le vendeur détournait son attention pour accueillir un nouveau client. Le seul miroir, c'étaient les autres : le regard de satisfaction ou les soupirs de découragement de votre mère, les remarques et les commentaires puis la rumeur du village qui finissait bien par arriver jusqu'à vous : qui est belle ? qui ne l'est pas ?
Mais sans miroir, comment être sûre qu'au moins quelques traits de votre visage correspondaient bien aux critères de beauté que vantaient les marieuses et que célébraient les chansons, les proverbes et les contes : une chevelure abondante mais qui laisse le front dégagé, un nez droit (ce petit nez qui décida de la mort des Rwandais), des gencives noires comme en avait Stefania, signe de bon lignage, des dents écartées... Quand le soleil donnait un éclairage favorable, vous vous penchiez sur une flaque pour essayer de fixer votre reflet. Mais le portrait fluide dansait sous vos yeux impuissants. Votre visage d'eau se ridait, se fripait, se fragmentait en pellicules de lumière. Votre visage ne serait jamais à vous comme quand il était pris au piège du miroir, il était toujours pour les autres. 

Scholastique Mukasonga - La femme aux pieds nus

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