5 janvier 2018

Les explorateurs belges


En matière de beaux livres, voici une première bonne surprise de l'année, grâce à l'initiative de Babelio (masse critique) et des éditions Mardaga en service presse. Les pages consacrées à l'exploration belge du Congo répondent totalement à l'attente : appréhender en quelques heures un tableau correct de la découverte et de l'appropriation économique de la région qui devint le Congo belge. L'ouvrage respecte une objectivité bien assumée qui n'éclipse pas les excès commis envers les populations indigènes, sans verser outre mesure dans la polémique idéologique. Dans l'introduction, l'auteur de l'ouvrage, Alban van der Straten, prévient : "C'est une histoire qu'il s'agit d'aborder avec attention pour en percevoir les nuances et les zones d'ombre".


La Belgique n'est née qu'en 1830 et une grande partie des explorations proposées – Moyen Âge, Renaissance, Siècle d'or néerlandais, missionnaires en Chine – lui sont antérieures, alors qu'est-ce qu'un explorateur belge ? À quelles frontières se référer ? Pays-Bas bourguignons, Dix-Sept Provinces, Pays-Bas espagnols ? "Ce problème, toutefois, est uniquement le nôtre, obnubilés que nous sommes par le mythe d'une identité stable et univoque.", dit l'auteur en introduction. "L'identité, jadis comme aujourd'hui, est une affaire multiple, faite de nuances et d'influences diverses." Il s'est donc agi d'examiner les explorateurs au cas par cas, en fonction du lieu de naissance, de la langue maternelle, de l'allégeance,... et de faire un choix.

Et quels explorateurs retenir parmi tous les Belges d'outremer ? Le premier critère fut l'existence d'un témoignage, fut-il succinct ou douteux : livre, lettre, journal de bord, rapport commercial : "C'est la seule manière de reconstituer une histoire détaillée, vivante et véridique". Le second critère est le terme "explorateur" : il doit s'agir de gens qui ont été de vrais pionniers, découvreurs de territoires vierges, avec en commun "ce désir d'aller «plus oultre», comme le préconisait Charles Quint".

Les explorateurs belges (400 pages) comporte six parties : I. Précurseurs du Moyen Age et de la Renaissance ; II. Navigateurs «belges» du Siècle d'or néerlandais ; III. Missionnaires jésuites en Chine ; IV. Face aux «sauvages» de l'ouest (américain) ; V. Les explorateurs du Congo ; VI. Électrons libres (parmi lesquels Adrien de Gerlache). 

D'intéressantes illustrations et photos anciennes référencées en annexe échappent à une vocation purement décorative. Pour se montrer très exigeant, on peut regretter l'insuffisance de cartes détaillées (encarts), afin de situer les nombreuses références géographiques (les supports électroniques actuels y pallient aisément). Album cartonné, solidement relié, format pratique, papier non glacé vu le prix raisonnable et pas d'index des noms, ce qui est un peu plus dommage. 

Parmi les récits au Congo (une soixantaine de pages), quelques faits singuliers. 

L'exploration des cours d'eau se fit avec des vapeurs acheminés en pièces détachées par la mer : il fallait plusieurs mois pour les reconstruire. Pour les expéditions terrestres, le roi Léopold II imagina d'utiliser des éléphants indiens : à l'exception d'une femelle, Pulmalla, ils périrent tous sur les pistes. Quant aux bœufs, ils mouraient avant d'arriver en Afrique. Tout cela n'est qu'à un siècle et demi de nos citytrips en avion. 

Les récits sont rendus vivants par l'inclusion de témoignages écrits. Telle la relation par Camille Coquilhat d'une assemblée des Bangalas, peuple d'indigènes chasseurs, commerçants avisés, guerriers courageux et cannibales (il comprenait leur langue). On découvre que s'y déroulent des manœuvres politiques qui n'ont rien à envier à celles de nos parlements occidentaux. 
Anthropophages par goût plutôt que par rite, selon Coquilhat, les comportements des Bangalas le dégoûtent. Il tente de leur expliquer que c'est horrible : "Au contraire, c'est délicieux, avec du sel" fut la réponse. S'il essaie de leur expliquer la différence entre un homme et un animal, évoquant le nom, la même espèce, la parole, les autres y voient une raison supplémentaire car "il est distingué de manger une viande qui avait un nom et qui parlait", en insistant sur l'excellence de la chair. Les questions soulevées donnent envie de (re)lire Lévi-Strauss.

Quelques mots sur Léopold II.

D'abord ce que le livre désigne comme le "coup diplomatique du siècle" : à l'issue de la conférence de Berlin (1884-85) où les États européens se partagent l'Afrique, le roi rusé et ambitieux fit envoyer au Foreign Office, pendant les vacances des hauts dignitaires, des cartes géographiques à son avantage (l'Angleterre convoitait le Congo). Un employé subalterne, n'y percevant pas les nuances qu'elles impliquaient, les ratifia. 
Pour s'arroger à titre personnel ce territoire grand comme l'Europe occidentale, Léopold a avancé sur fonds propres et a emprunté, folle entreprise que van der Straten qualifie de "rêve pharaonique". Il est bientôt ruiné comme l'escomptaient France et Grande-Bretagne. De là, il mènera une politique catastrophique : maximisation des profits, terreur et réduction des indigènes au statut de serfs. Le système d'exploitation sera dénoncé par E. D. Morel et Roger Casement (voir "Le rêve du celte" de Vargas Llosa). En 1908, le roi Léopold sera contraint de céder la souveraineté de «son» état à la Belgique, qui n'accepte d'abord le Congo qu'à contrecœur. 
Tous eurent leur responsabilité, insiste l'auteur : "Léopold II est chargé de tous les torts du colonialisme, alors que la Grande-Bretagne invente le camp de concentration au cours de la guerre des Boers et que la France et l'Allemagne n'ont pas les mains propres non plus."

Un ouvrage bien fait, aisé, qui invite au voyage, se lit comme un livre d'aventures, satisfera les amateurs d'histoire et enrichira ceux qui, comme moi, ont quelques lacunes à combler. Il n'existait jusqu'ici aucune galerie de portraits des explorateurs belges.

Remerciements aux éditions Mardaga et à Babelio. 

10 commentaires:

  1. un livre qui parait bien alléchant, j'ai énormément aimé Le rêve du Celte et l'histoire des colonisations n'a pas fini de nous en apprendre à la fois sur parfois ..la grandeur de l'homme mais aussi hélas sur sa cruauté, son rêve de puissance
    Des livres passionnants ET utiles

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est orienté «belge», mais cela m'a permis de mesurer ce qu'étaient les risques et enjeux de ces aventuriers. "Le rêve du celte" : j'ai le souvenir d'avoir acquis (me faire offrir en fait) ce livre en voyant justement votre avis favorable tout au début de mon blog.
      Rêve de puissance et appât des richesses vont de pair. Le beau côté, c'est l'aventure et les défis relevés.

      Supprimer
  2. Une étape de l'histoire "belge" qui m'est assez vague, peut-être par peur de découvrir noir sur blanc ce que je sais des horreurs perpétrées. Mais, vous le dites bien, il ne s'agit pas du tout que de cela...je note donc, et aussi "le rêve du celte" que je n'ai jamais lu.
    Bon dimanche Christian.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'ai noté aussi que les explorateurs de cette région souffraient de fièvres et d'épuisement, beaucoup n'en sont pas revenus vivants, parmi les auxiliaires des grands noms. Ne parlons pas des exécutants.
      Bon dimanche Colette.

      Supprimer
  3. Un ouvrage instructif au parfum d'aventure. Les histoires d'explorateurs sont fascinantes en général, même si comme vous le soulignez, les risques étaient énormes pour nombre de participants.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Si j'avais dû être explorateur, j'aurais aimé il me semble, le grand nord (ou sud). Ce doit être fascinant ces paysages silencieux. Un grand voilier (De Gerlache) prisonnier des glaces durant six mois : rien que les bruits du vent et la banquise qui gronde et craque.

      Supprimer
  4. Comme j'aime beaucoup les histoires d'explorateurs, celle-ci me tente beaucoup. Je reste toujours confondue, par ces départs vers l'inconnu, alors qu'aujourd'hui nous n'osons pas prendre la route sans notre téléphone portable de crainte de....

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Pour ma part, si j'éprouve de l'admiration et de l'envie pour ces aventuriers, c'est parce que je n'ai pas cet esprit-là. Bien que je pense partager leur sens de l'organisation,...
      ... mais à une autre échelle, et là je vous rejoins. :-)

      Supprimer
  5. Un beau livre intéressant à plus d'un titre, merci pour votre présentation. Il vient réveiller ma mauvaise conscience de ne pas encore avoir lu la somme de David Van Reybrouck sur le Congo.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'ai songé la même chose en parcourant ce dossier Congo, le Van Reybrouck est dans mes projets. C'est utile de le mentionner.

      Supprimer