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| Publié en 1923 - 154 pages J'ai lu 3€ |
En Bretagne, durant l'entre-deux-guerres, lors des vacances d'été au bord de la mer, Vinca et Philippe, deux enfants amis de longue date, voient leur relation perturbée par l'arrivée d'une dame mystérieuse vêtue de blanc. Découverte amoureuse pour l'un, jalousie de l'autre. La nature omniprésente reflète les émotions des adolescents qui approchent, non sans heurts ni brûlures, de l'âge adulte.
Il la chercha des yeux avant de se laisser glisser au creux du chemin. En bas de la plage déclive, parmi les feux de cent petits miroirs d'eau d'où rejaillissait le soleil, un béret de laine bleue, décoloré comme un chardon des dunes, marquait la place où Vinca, obstinée, cherchait encore la crevette et le tourteau rosé.– Si ça l'amuse ! ... souffla Philippe.Il se laissa glisser, épousa silencieusement, de son torse nu, l'ornière de sable frais. Près de sa tête il entendait dans les paniers le chuchotement humide d'une poignée de crevettes et le grattement intelligent des pinces d'un gros crabe contre le couvercle...Phil soupira, atteint d'un bonheur vague et sans tache auquel la fatigue agréable, la vibration de ses muscles encore tendus par l'escalade, la couleur et la chaleur d'un après-midi breton chargé de vapeur saline, versaient, chacune, leur part. Il s'assit, les yeux éblouis par le ciel laiteux qu'ils avaient contemplé et revit avec surprise le bronze nouveau de ses jambes, de ses bras – bras et jambes de seize ans, minces, mais d'une forme pleine d'où le muscle sec n'avait pas encore émergé et qui pouvaient enorgueillir une jeune fille autant qu'un jeune homme. Il essuya, de la main, sa cheville qui saignait, écorchée, et lécha sur sa main le sang et l'eau marine qui mêlaient leur sel.La brise soufflant de terre, sentait le regain fauché, l'étable, la menthe foulée : un rose poussiéreux, au ras de la mer, remplaçait peu à peu le bleu immuable qui régnait depuis le matin. Philippe ne sut pas se dire : « Il est peu d'heures dans la vie où le corps content, les yeux récompensés et le cœur léger, ralentissant, presque vide, reçoivent en un moment tout ce qu'ils peuvent contenir, et je me souviendrai de celle-ci » ; mais il suffit pourtant d'une clarine fêlée et de la voix du chevreau qui la balançait à son cou, pour que les coins de sa bouche tressaillissent d'angoisse, et que le plaisir emplit ses yeux de larmes. Il ne se tourna pas vers les rochers mouillés où errait son amie, et de son émotion pure ne s'exhala point le nom de Vinca ; un enfant de seize ans ne saurait appeler, au secours d'un délice inespéré, une autre enfant, peut-être pareillement chargée...– Hep ! petit !La voix qui l'éveilla était jeune, autoritaire. Phil se tourna, sans se lever, vers une dame tout de blanc vêtue qui enfonçait, à dix pas de lui, ses hauts talons blancs et sa canne dans dans le chemin du goémon.Colette - "Le blé en herbe" [p.27-28]
Colette touche le lecteur par la précision et le pouvoir suggestif de descriptions sensorielles Son style s’inscrit en cela dans une tendance d’époque blâmée sous le vocable « sensualisme ». Certains de ses procédés, comme le vocabulaire parfois technique de la botanique et de la faune, les verbes relevés par un emploi inhabituel ou métaphorique, témoignent d’une volonté de renouveler les possibilités de la langue, tout en nommant le monde de manière précise et vivante. Considérée comme une poétesse par certains, Colette a, pour sa part, affirmé qu'elle produisait simplement une « prose méticuleuse ». Elle s'est cependant considérée comme une pianiste manquée. Son écriture reflète un talent de musicienne, où sonorités et rythme jouent un rôle essentiel, produisant un chant accordé aux palpitations de notre cœur.
À lire ou relire absolument.

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