"Ma grand-mère lui apprit à lire et écrire. [...]. Parmi les palabres patoises, une voix s'anoblit, se pose un ton plus haut, s'efforce en des sonorités plus riches d'épouser la langue aux plus riches mots. L'enfant écoute, répète craintivement d'abord, puis avec complaisance. Il ne sait pas encore qu'à ceux de sa classe ou de son espèce, nés plus près de la terre et plus prompts à y basculer derechef, la Belle Langue ne donne pas la grandeur, mais la nostalgie et le désir de la grandeur. Il cesse d'appartenir à l'instant, le sel des heures se dilue et dans l'agonie du passé qui toujours commence, l'avenir se lève et aussitôt se met à courir. [...]. Il n'était pas dépourvu d'intelligence, sans doute disait-on qu'il « apprenait vite » ; et, avec le bon sens lucide et intimidé des paysans de jadis qui rapportaient les hiérarchies intellectuelles aux hiérarchies sociales, mes aïeux, sur de vagues indices élaborèrent pour rendre compte de ces qualités incongrues une fiction plus conforme à ce qu'ils tenaient pour vrai : Dufourneau devint le fils naturel d'un hobereau local et tout rentra dans l'ordre.
Nul ne sait plus s'il fut instruit de cette ascendance fantasmatique, issue de l'imperturbable réalisme social des humbles. Il importe peu : s'il le fut, il en conçut de l'orgueil et se promit de reconquérir ce dont, sans qu'il l'eût jamais eu, la bâtardise l'avait spolié ; s'il ne le fut pas, une vanité prit possession de ce paysan orphelin élevé dans un vague respect peut-être, des égards inusités assurément, qui lui parurent d'autant plus mérités qu'il en ignorait la cause."
Pierre Michon - "Vies minuscules" (Vie d'André Dufourneau) [pp 15-16]
"Cette langue exagérée m’est venue au moment des Vies minuscules et pour les Vies minuscules, afin d’installer ces vies dans l’écart le plus grand entre leur référent minable et les grandes orgues dont je jouais pour rendre compte de cette nullité – pour en rendre compte, et dans le même mouvement la dépasser et la magnifier. La transformer en son contraire." [Tiré de "Pierre Michon, l'écriture absolue" - Presses universitaires de Saint-Étienne]

Un bon souvenir de lecture, pour la qualité du récit, des personnages, et d'un style parfois déroutant, de détours par le dictionnaire...
RépondreSupprimerRavie de vous retrouver ici, Christw.
Content de lire votre commentaire sur ce très bon livre pas facile.
SupprimerAppel au dictionnaire aussi et quelques passages restés troubles.
J'ai acquis en bibliothèque le Foliothèque de "Vies minuscules" commenté (Dominique Viard) et j'y élucide ce qui m'avait paru flou.
Assurément ce brillant Foliothèque, parfois un peu érudit, me révèle ce que j'ignorais de la littérature de l'époque (après le structuralisme, le sujet revient au centre) et tout ce qu'il est bon de savoir à propos de Pierre Michon, de son style et son projet. Un excellent complément à un excellent premier livre.