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25 mai 2026

Les sermons de l'abbé Bandy

« Il s'écoute parler », disait ma grand-mère, qui avait passé l'âge du crêpe blanc et des voilettes ; en effet : il s'enivrait des échos de son verbe, s'émouvait de l'émoi qu'il causait aux chairs des femmes et aux cœurs des enfants, en un mot, il faisait du charme. Sa messe impeccable était une danse de séduction ; les noms y éclataient comme les plumes d'un oiseau à la parade ; la perfection chatoyante des consonances latines était le complément de la chasuble aux couleurs cycliques, qui est blanche pour le Christ et rouge pour les martyrs, et d'ordinaire timidement verte comme les prés ensoleillés, c'était le complément de la beauté virile, nette et brune, dont l'avait gratifié la nature. Qui cherchait-il à séduire ? Dieu, les femmes, lui-même ? Les femmes, certes, il les aimait ; Dieu sans doute, croyant alors que la Grâce ne se prêtait qu'aux riches, aux beaux parleurs ; lui-même sûrement, qui s'encombrait de chasubles sous les voûtes et de lourde moto sous le soleil, de belles maîtresses et de théologie. [p. 185]
À l'instar des autres personnages de "Vies minuscules", l'abbé hors norme s'étiolera, la raison minée par l'alcoolisme, déchéance racontée jusqu'au bout, Bandy retrouvé là, assis dans la nature :

" [...] écroulé dans l'épine blanche et le lierre froissé, étreignant les fougères, sa chemise de gros coton bleu ouverte sur sa poitrine d'ivoire, l'abbé, les yeux grands ouverts, les regardait : il était mort." [p.212] 
Pierre Michon - "Vies minuscules" (Vie de Georges Bandy) 


24 mai 2026

Existences modestes et singulières

Gallimard, 1984
Folio 2895 - 249 pages

    

    "Ma grand-mère lui apprit à lire et écrire. [...]. Parmi les palabres patoises, une voix s'anoblit, se pose un ton plus haut, s'efforce en des sonorités plus riches d'épouser la langue aux plus riches mots. L'enfant écoute, répète craintivement d'abord, puis avec complaisance. Il ne sait pas encore qu'à ceux de sa classe ou de son espèce, nés plus près de la terre et plus prompts à y basculer derechef, la Belle Langue ne donne pas la grandeur, mais la nostalgie et le désir de la grandeur. Il cesse d'appartenir à l'instant, le sel des heures se dilue et dans l'agonie du passé qui toujours commence, l'avenir se lève et aussitôt se met à courir. [...]. Il n'était pas dépourvu d'intelligence, sans doute disait-on qu'il « apprenait vite » ; et, avec le bon sens lucide et intimidé des paysans de jadis qui rapportaient les hiérarchies intellectuelles aux hiérarchies sociales, mes aïeux, sur de vagues indices élaborèrent pour rendre compte de ces qualités incongrues une fiction plus conforme à ce qu'ils tenaient pour vrai : Dufourneau devint le fils naturel d'un hobereau local et tout rentra dans l'ordre.

    Nul ne sait plus s'il fut instruit de cette ascendance fantasmatique, issue de l'imperturbable réalisme social des humbles. Il importe peu : s'il le fut, il en conçut de l'orgueil et se promit de reconquérir ce dont, sans qu'il l'eût jamais eu, la bâtardise l'avait spolié ; s'il ne le fut pas, une vanité prit possession de ce paysan orphelin élevé dans un vague respect peut-être, des égards inusités assurément, qui lui parurent d'autant plus mérités qu'il en ignorait la cause."

Pierre Michon - "Vies minuscules" (Vie d'André Dufourneau) [pp 15-16]


Dans ce recueil de huit récits romancés, Pierre Michon donne une voix à des personnages oubliés de l'histoire, paysans, artisans, vagabonds, ce qui l'amène à explorer des thèmes comme la marginalité, la mémoire, l'identité, la solitude et la condition humaine. Invoquer ces gens de peu qui croisèrent sa route permet à l'auteur de ne parler que mieux de lui-même

Le livre est construit en fragments, récits autonomes et reliés aux autres par une même sensibilité et vision du monde. Il arrive néanmoins qu'ils se recoupent et se répondent, défiant ainsi les conventions narratives traditionnelles.

Portées par la richesse et la densité du langage adopté par Pierre Michon – au style parfois difficile, prose poétique, narration fragmentée –, ces "Vies minuscules" sont un hommage à des destins modestes, décalés, minables insignifiants qui, quoi qu'il en soit, laissent une empreinte indélébile dans notre mémoire collective. 

"Cette langue exagérée m’est venue au moment des Vies minuscules et pour les Vies minuscules, afin d’installer ces vies dans l’écart le plus grand entre leur référent minable et les grandes orgues dont je jouais pour rendre compte de cette nullité – pour en rendre compte, et dans le même mouvement la dépasser et la magnifier. La transformer en son contraire." [Tiré de "Pierre Michon, l'écriture absolue" - Presses universitaires de Saint-Étienne]

Autres extraits : sur le site officiel Folio Gallimard et prochainement ici.

Le livre est commenté dans un essai Foliothèque dont je propose plus loin un aperçu.