20 septembre 2012

L'Écume des Flammes - Richard Burgin

Recueil de nouvelles, 2011, traduction de Guillaume Rebillon, "3E Note Éditions", 350 pages.


Au départ cela n'accroche pas, la vidéo-annonce de l'auteur, l'homme semble las et apathique; les premiers récits, le texte paraît sans relief. Et puis n'est-ce pas de l'underground ? Mais on regardera et écoutera jusqu'au bout, on lira tout en se demandant pourquoi: car Burgin très humain écrit sur nous, sur le voisin dans la rue, hommes et femmes mis à nus.

Réaction semblable d'Eric Miles Williamson dans la postface: quel est cet auteur qui envoie son CV manuscrit avec un texte encore frappé sur une vieille machine à écrire ? Et les personnages, des gens qu'il rencontre au quotidien dans la rue et dans les bars. Pas une tournure bizarre d'allure postmoderne, pas une phrase à retenir pour son usage personnel, pas de quoi sortir son stylo pour souligner. Williamson jetterait. Richard Foerster (alors rédacteur en chef du magazine littéraire new-yorkais Chelsea) lui rétorque que si une œuvre de fiction n'est pas aussi bonne en traduction qu'en version originale, ce n'est pas une œuvre de qualité supérieure. Tolstoï, Flaubert , Dostoïevski, Thomas Mann, Kafka donnent des histoires qui ne sont pas centrées sur l'auteur mais sur les personnages et l'histoire. Vous avez avec ceci une approche du travail de Burgin : des êtres humains, pas des constructions verbales. Il aveugle ses lecteurs par une prose modeste, comme dans une fugue musicale, pour leur perforer le sternum à la fin de ses nouvelles. 


Richard Burgin se situe lui-même dans la tradition des Beckett, Williams, Proust, Faulkner qui expriment une vision aussi sombre que lui. Il cite volontiers Borges, l'existence humaine est un long Hiroshima, pour en exprimer l'insoutenable breveté, mais conclut aussi avec un sourire goguenard que personne ne veut quitter la fête. Son père lui disait qu'il était impossible d'être heureux: on peut l'être selon lui à condition de fermer les yeux sur les milliards d'êtres humains en souffrance. Lucide, cet écrivain-là retire le voile du mal et du trouble pour s'insinuer au cœur de notre ombre profonde. 

Richard Burgin se consacre l'introduction du livre. Il raconte qui étaient ses parents - le roi et la reine -, sa découverte de Jorge Luis Borges, son addiction au Quaalude, son admiration pour Isaac Bashevis Singer qui l'ont conduit à la publication de conversations et les événements transformationnels qui lui ont permis un nom dans la littérature américaine contemporaine. Il est le fondateur en 1985 de la revue littéraire Boulevard


Les personnages qui habitent les nouvelles sont pour la plupart des névrosés. Drogue et sexualité mais rien ne choque chez ces malades en souffrance dont les mœurs et la violence trahissent leur vulnérabilité. C'est parfois glaçant, toujours sombre et cru, mais rond, dépouillé, plastiquement pur. 

L'auteur américain est musicien et compositeur: sa pratique de l'écriture semble d'inspiration musicale avec la maîtrise de modulations et retour de thèmes altérés. Interrogé sur sa façon de concevoir la fiction, il évoque - flagorneur pour le lancement de son livre en Europe ? - le tableau de Matisse La Danse, où les quatre personnages joignent leurs mains et dansent en cercle. Tel est mon sentiment concernant le personnage, l'intrigue, le thème et le style. Ils sont réellement des partenaires égaux et aucun d'entre eux ne peut fonctionner sans les trois autres. Le destin de l'un est inextricablement lié à celui de l'autre. Référence heureuse qui rejoint le regard positif, parfois un peu dérobé ou insinué dans ses récits, que Burgin pose sur l'humanité et l'allusion à cette fête que personne ne veut quitter.


Dans un des textes de non-fiction, Burgin relate une rencontre amicale avec le pianiste de Jazz Bill Evans. Authenticité de l'artiste, simplicité de l'échange, respect mutuel qui assoit l'admiration vouée au musicien, analogue à celle qu'il manifeste pour Borges. À vingt ans, il a osé contacter l'auteur argentin et en a tiré un recueil de conversations. Un des chapitres offre un extrait des dialogues avec le vieux poète disponible, ingénieux et admirable d'érudition. 


Richard Burgin écrit sur des psychopathes et des cinglés cachés, et nous serons sans doute rassurés d'apprendre que nous ne sommes pas si mauvais que nous ne le craignons. La fiction de Burgin qui mêle terreur et beauté, empreinte d'humour noir, est pleine de compassion pour les ego dérangés. Découvrez sans a priori cette traduction d'un aperçu [1] de l'œuvre d'un homme courageux et digne face aux tumultes infernaux de l'âme américaine. 

[1] J'aurais voulu écrire anthologie mais ce terme me paraît mieux convenir à une édition qui aurait complété ses morceaux choisis de metadonnées adéquates, ne fût-ce que pour situer chaque texte dans le temps. 

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