19 janvier 2013

La parole ronde et sonore

   
   Au moment de réciter un poème en classe ou d'expliquer un texte, elle se prenait à aimer follement les sons et les paroles qui se formaient dans sa bouche, sur sa langue et sur ses dents. Il lui arrivait de croire que c'était sa vocation de parler et de chanter, et que rien au monde n'était plus beau que sa parole ronde et sonore. Elle chantait des cantiques ou des chansons, tour à tour comme une sainte du ciel ou comme une amoureuse romantique. Elle fermait les yeux, et son visage resplendissait. L'espace de quelques instants, elle possédait la terre.

      Si Flora Fontanges se laisse à nouveau envahir par tant de personnages, c'est qu'elle a besoin qu'il y ait tout un va-et-vient dans sa tête. Tant qu'elle jouera un rôle, sa mémoire se tiendra tranquille et ses propres souvenirs de joie ou de peine ne serviront qu'à nourrir des vies étrangères. Ce n'est pas rien d'être une actrice et de refouler son enfance et sa jeunesse dans la ville comme des mauvaises pensées.
   La côte de Lévis se découpe, nette et verte,  dans le soleil couchant. Il y a des petits nuages roses, pressés, qui filent dans le ciel couleur de soufre. Le fleuve a la même lueur sulfureuse que le ciel, le même passage de nuages roses, légers, sans vague aucune, pourrait-on croire.

Anne Hébert - Le premier jardin (Seuil)


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