16 février 2013

Philosophie sentimentale - Frédéric Schiffter

Le malheur est qu'une fois lucide, on le devienne toujours d'avantage:
pas moyen de tricher ou de reculer. 
Cioran

 Vous pensez que l'étude des grands philosophes permet de mieux mener sa vie, de faire face à sa finitude ou de trouver une consolation aux aléas d'être né ? Habitué très tôt à penser dans les livres, Frédéric Schiffter, enseignant la philosophie depuis trente ans, qui a donc lu et étudié les penseurs, avoue que pour lui, philosopher consiste à examiner la pertinence de notions tenues pour évidentes, à démystifier des foutaises ronflantes et à mettre un nez rouge aux idoles. Il tient là un piste incitante, fil rouge des réflexions qu'il développe de façon convaincante sur dix chapitres, chacun basé sur un aphorisme d'auteur, pas nécessairement celui qu'on attendrait de celui-ci. Sa Philosophie sentimentale a obtenu le Prix Décembre en 2010.

Il est plus praticien que académicien, moins chercheur que maître de vie. Si deviser d'abstractions, se livrer à des joutes idéologiques est un art appréciable, la méditation philosophique inspirée de l'affectif au quotidien et surtout de douloureux événements lui semble la plus justifiable. 
© Sophie Bassouls
Schiffter n'approuve en effet l'œuvre d'un penseur que si, en filigrane, celui-ci laisse percevoir le récit d'un chagrin personnel. Sous le masque du cérébral, j'aime deviner l'orphelin, l'amoureux, l'abandonné, le déclassé, le décalé - l' «animal malade». Il s'explique à ce propos dans le troisième volet de l'ouvrage qui met Proust en exergue: Les idées sont les succédanés des chagrins. Les années heureuses sont des années perdues pour un écrivain, affirme le romancier, car les chagrins sont utiles et mettent en marche la pensée et l'imagination en aiguisant la sensibilité. L'artiste donne à voir la réalité telle qu'elle est, dans ses détails et sa complexité, réalité qui demeure inaperçue des autres humains, distraits et préoccupés par la vie à mener, leurs enfants et leur carrière. Ces derniers portent sur leur vie un regard sans justesse, fait de généralités pauvres car ils ne sont conscients ni des motivations de leurs gesticulations et passions chaotiques, ni du drame singulier qu'est leur destinée. Proust rejoint en cela Schopenhauer pour lequel l'art est un activité d'infirme. Schiffter propose sa définition: L'artiste souffre d'une atrophie du vouloir-vivre et d'une hypertrophie de la conscience. Moins il vit mieux il voit.La mélancolie, le chagrin agissent en catalyseurs de la sensibilité, engendrant les grandes œuvres révélatrices du monde tel qu'il est. L'idée ne remplace pas le chagrin mais se transforme en représentation de laquelle naît une nouvelle émotion: la joie esthétique. Expérience de vérité enfin éclose qu'il vit avec la même allégresse qu'un aveugle recouvrant l'usage de ses yeux.
Boss © C. Wéry

Provocation ensuite: Celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa journée pour soi est un esclave. (F. Nietzsche).
On entend hurler Stakhanov et des DRH. C'est le commercial qui est sur la sellette. Non pas un commercial mais le commercial, celui qui ne vit que pour l'entreprise, qui en est l'incarnation. Là où, dans le zèle aveugle d'un employé ou d'un cadre, un directeur des ressources humaines verra de la motivation, il faut entendre, selon l'auteur, un vouloir-vire sans personnalité, un vouloir-être inexistant. Pour qui donne son temps à un groupe, pour qui choisit une vie de labeur collective et anonyme, nul choix délibéré, nulle obéissance non plus, mais la phobie de s'individualiser et l'appétit de se fondre dans un tout, au point que la raison sociale d'une entreprise devient une identité.
Les gens disent: quoi de plus humain que de travailler et se distraire comme tout le monde ? Ils réclament et obtiennent un monde conforme à leurs exigences grégaires et en aucun cas ils ne cherchent à le rendre autre, à se rendre autres, c'est-à-dire s'aliéner dans l'acceptation favorable du terme1Raison pour laquelle ils boudent l'art en tous ses domaines qui aliénerait heureusement leur sensibilité et leur jugement – si, bien sûr, chose improbable, ils lui consacraient le temps nécessaire pour en pénétrer, comprendre et savourer la beauté. 

Le négoce — et les obligations sociales qui y sont liées — n'est pas la seule façon de dilapider le temps: les relations sociales peuvent s'avérer chronophages et même neurophages: L'ennui avec les bavards c'est qu'ils n'ont aucun talent pour la conversation. 

Les conceptions de Frédéric Shiffter peuvent apparaître misanthropes (le Prix Décembre se veut une sorte d'anti-Goncourt). La réalité telle qu'il la conçoit n'est pas réjouissante: l'existence ressemblerait plus à une comédie dramatique absurde qu'à un miracle devant lequel il y aurait lieu de s'extasier.
Renvoyons le versant le plus souriant de nos esprits au billet précédent qui sollicite Maurice Carême. Nos autres exigences continueront à piocher les thèses idéologiques pessimistes (mais captivantes) dans la seconde partie de ce digest, différée à bientôt mais pas trop, question de méditer allègrement sur notre sort d'humains, tantôt heureux, tantôt moins, de l'être.

1 L'aliénation dans le sens de s'individualiser, de s'éveiller et non dans son acceptation péjorative, comme l'ont pensée Guy Debord et Henri Lefebvre,... reposant sur le postulat rousseauiste selon lequel les humains sont des êtres de loisirs dénaturés par le système social capitaliste

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