6 décembre 2015

Une quête de certitude

Suite du compte-rendu de l'essai "Hard romance - Cinquante nuances de Grey et nous" de Eva Illouz

"Tomber amoureux implique une perte de souveraineté."

La sexualité contemporaine comporte une composante identitaire importante, elle n'est pas seulement recherche de plaisir en soi mais contribue à définir un moi autonome, maître de lui et capable de satisfaire ses envies. Cette définition répond à une culture intensive de la consommation. On constate que la relation sexuelle ne découle plus de l'amour mais le précède et se prête à une négociation, sur base d'exigences d'égalité et de consentement.

Pour les femmes, plus fortement que chez les hommes, la sexualité est prise en étau entre la liberté sexuelle et la structure sociale traditionnelle de la famille, entre la quête individuelle de plaisir et l'impératif de l'accomplissement des devoirs familiaux. La culture de l'autonomie ne peut cependant voiler le fantasme de l'amour absolu qui demeure essentiel et, malgré cela, inavouable.

Les sociétés capitalistes sont celles de la sexualité récréative et sérielle, particulièrement chez les hommes dont l'hypermasculinité est menacée et affaiblie par l'amour, ce qui les conduit à être plus détachés émotionnellement, à craindre l'engagement amoureux.

Tout cela fait un monde d'incertitude sexuelle dans lequel les relations hommes-femmes, et particulièrement pour ces dernières, souffrent d'un grand besoin de certitude émotionnelle.

Les tensions qui résultent de cette incertitude trouvent solution dans "Cinquante nuances de Grey" car ce roman emboîte les logiques généralement opposées du désir et de l'autonomie. L'impératif d'autonomie n'est plus un obstacle comme dans la réalité ainsi que le révèle ce dialogue : «J'aime bien te défier», dit Ana ce à quoi Grey répond «Je sais et j'en suis heureux». Cette dynamique du désir, qui dans la réalité rend le sujet vulnérable et dépendant, ne s'oppose plus, dans le fantasme, à l'autonomie mais l'alimente, renforçant la signification de l'hétéro normativité, avec ce que celle-ci implique comme intention : la vie commune, l'amour, les enfants.

On note que c'est tout le contraire d'une dissolution du moi dans la relation sadomasochiste, comme cela se passe dans "Histoire d'O".
Hopper meditations - Richard Tuschman
Le code féministe

"Cinquante nuances de Grey" n'est pas un livre féministe car il n'offre aucune alternative à l'hétéro normativité traditionnelle et demeure très patriarcal, avec une masculinité protectrice et une structure féodale sous-jacente. Mais les codes féministes ont été incorporés à sa structure narrative. Et le roman met en scène, à travers Ana, un modèle féminin d'affirmation de soi quasiment parodique.


Eva Illouz regrette que le féminisme soit devenu, au-delà du projet politique, un code culturel porté par la publicité, les médias, y compris les romans d'amour. "Utiliser ce code n'équivaut souvent qu'à donner des gages de pure forme à la force morale et aux revendications politiques du féminisme qui, de ce fait, a perdu de son tranchant au point de devenir un geste vidé de tout contenu". Illouz conclut que, dans ce roman, la marque du féminisme sexuel, qui est affaire de "sexualité insouciante, multi orgasmique et jouissive, vécue comme une fin en soi", est reliée au pouvoir émotionnel du patriarche traditionnel en la personne de Grey.


L'avis de l'auteure sur le féminisme est précisé à la fin d'un entretien où elle avance que la liberté sexuelle aurait les mêmes effets délétères que la libéralisation des marchés économiques : sans égalité économique et dans la famille, qui bien qu'admises sont encore loin d'être acquises, elle est oppressive. Il conviendrait de ne pas mélanger liberté et égalité des femmes.
Hopper meditations - Richard Tuschman
Stratégies symboliques du sado-masochisme

Pour donner le ton, une affirmation de Illouz au cœur de sa réflexion étonnera : "Le BDSM[1] a accompagné le développement du féminisme et les progrès de l'égalité des sexes, plutôt que son recul, ce qui suggère qu'il reflète un déplacement de la sexualité vers le champ de la politique de l'identité, fondé sur la promotion des droits humains et des valeurs de réalisations personnelles.

La lutte des deux protagonistes de "Cinquante nuances de Grey" pour parvenir à une relation égalitaire, à travers une plus grande affirmation de soi d'Ana l'héroïne, se réalise dans le roman à travers le rapport sado-masochiste. Les dilemmes de cette lutte amoureuse sont surmontés par une série de stratégies symboliques que leur offre le jeu du BDSM. 

Eva Illouz en décrit trois. 

1. Retour à la clarté des rôles.  L'époque permute les identités de genre (masculin/féminin) dans les sphères domestiques et professionnelles et aboutit à leur dislocation. Dans la sexualité sadomasochiste, où les rôles ne coïncident pas nécessairement avec le genre (l'homme puisant y est souvent dominé), les rôles des identités sont rétablis et fixés (même si permutés donc), ce qui évite la confusion ou l'ambivalence inhérente à l'égalité de genre. Puisque cette inégalité est ludique, les partenaires se détachent d'une quelconque ontologie sociale des sexes, ce qui autorise les lectrices à "imaginer sous forme de fantasme la douleur d'Ana sans ressentir l'humiliation qui accompagne les violences subies".

2 Transmutation de souffrance psychique. Les impératifs contradictoires de l'autonomie (je veux être libre) et de l'attachement (je veux vivre avec toi) qui caractérisent les relations amoureuses modernes induisent anxiété, incertitude, ambivalence et sont source de souffrance psychique. L'auteur détaille comment le rapport sado-masochiste qui, faut-il le préciser est toujours contrôlé (la douleur cesse sur commande), traduit la souffrance psychique vague en certitude de douleur physique transformée en jeu. Le "diffus" pénible, souterrain, anxiogène, de la souffrance mentale se cristallise dans les frontières nettes et distinctes d'une douleur physique contrôlée, ludique, et quelque part, rassurante .  

3 L'aporie du désir. Je veux que tu me donnes un baiser. Mais en même temps, pour en profiter pleinement, je veux que ce baiser soit librement consenti, que tu le désires aussi. Comment s'assurer du désir de l'autre dans une relation moderne où les impératifs d'égalité et d'autonomie, de réciprocité et de symétrie, requièrent consentement et négociation ? Où est encore la place du "librement donné" dans une relation par ailleurs entièrement consensuelle ? Le BDSM repose aussi sur un contrat mais le souci anxieux du libre désir de l'autre est soumis à ("subsumé par") la mise en scène théâtrale et n'a plus de pertinence.

Pour résumer : "... l'autonomisation de la sexualité a rendu le domaine des interactions émotionnelles incertain et les règles de négociation de l'engagement, de l'amour et du désir ambivalentes. [...]. Cinquante nuances de Grey a encodé cette indétermination".
Hopper meditations - Richard Tuschman
Conclusion, prudence et nuances

En l'absence de règle sûre, de principes et d'orientations morales pour former des "moi" estimables et pour fonder des certitudes, Eva Illouz conclut que le BDSM et le self-help[2] en deviennent des substituts immanents. 

Rappelons que, même si la neutralité est difficile, la tâche des chercheurs consiste à expliciter les termes d'un débat et à formuler des thèses hors de toute appréciation politique ou morale. "C'est aux citoyens qu'il appartient de traduire en enseignements politiques ou moraux l'analyse qui leur est proposée."

Certains s'interrogent sur ce que les hommes pensent d'un tel récit, dans la mesure où les problématiques existentielles que soulève Illouz trouvent de plus en plus d'écho parmi eux. Il ne s'agit pas, après tout, d'une problématique exclusivement féminine et l'essai est peu disert sur ce point.

Le dernier aspect qui appelle, selon moi, le plus de réserves est que l'intellectuelle veut expliquer sociologiquement – c'est son travail – le succès phénoménal de ce roman érotico sentimental. Sans nier l'importance des points intéressants qui ont pu être soulevés dans l'étude et qui persistent en dehors d'elle, il ne faut quand même pas surestimer cette dimension réflexive, car après tout, le lectorat de E.L. James est en mal de rêve et d'évasion, et il s'agit peut-être avant tout de trouver une forme de divertissement dans un roman sentimental piquant.

Ce compte-rendu, dans la volonté de le faire clair et accessible, élude forcément certains aspects et subtilités de l'essai et j'invite celles et ceux qui veulent creuser l'analyse à consulter l'ouvrage, l'abondante bibliographie sur laquelle il s'appuie ainsi que les autres travaux de Illouz. Je pense toutefois que les grandes lignes sont dégagées et serviront ceux qui en restent là.

Et n'oublions pas, sans nuances, de préserver l'amour  !

[1] Bondage et discipline, domination et soumission, sadomasochisme
[2] Décrit dans la première partie du compte-rendu

10 commentaires:

  1. Je n'ai pas lu et n'ai pas cette lecture en programme. Je fuis d'ailleurs - systématiquement il me semble (est-ce grave, docteur Freud?) - tout ce qui aurait le plaisir et sa recherche comme thème. Mais je suis d'une autre époque aussi sans doute. Je préfère l'amour et son plaisir, qui n'est pas forcément pareil mais qui peut survivre à la fin du désir. Mais au fond... qui est expert dans ce domaine dont on parle tant et qui finalement ne livre que les statistiques de ceux qui parlent, ou qui ont compris leurs mécanismes et peuvent en parler sans contrainte???

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    1. Je ne sais si vous parlez de la lecture de la romance érotique ou de l'étude de Eva Illouz quand vous dites que vous ne l'avez pas en programme. Je n'ai jamais lu « 50 nuances de Grey » et n'ai pas l'intention d'en faire ma tasse de thé, ni personne dans mon entourage d'ailleurs. Il se fait que j'ai été interloqué de voir une multitude jeunes femmes se précipiter sur le best-seller en librairie et faire la file au cinéma pour en voir l'adaptation corsée. Curieux de nature, je me posais bien des questions et lorsque je suis tombé en bibliothèque sur l'essai d'une femme reconnue qui tente d'y voir clair, cela m'a paru un moyen d'y répondre.
      Je ne sais pas si l'intellectuelle y parvient, elle a le mérite de proposer des pistes fondées sur une littérature de chercheurs, d'experts qui, comme vous dites, en comprennent (peut-être) les mécanismes et savent en parler, comme elle. Je crois aussi qu'il faut dissocier, c'est dit dans le dernier paragraphe du billet, analyse et position morale. L'avis de l'expert qui «comprend» ou tente de comprendre, ose dire, ne pose pas un jugement moral, celui-ci revient au citoyen, vous et moi, qui avons notre morale et une opinion politique.

      Je crois que nous sommes à peu de choses près de la même génération. La vie est derrière moi et je connais néanmoins une vie de couple très heureuse basée sur un amour qui s'est/se construit. D'une autre époque sans doute, comme vous, je ne me sens pas concerné par le sadomasochisme, ni obsédé par le sexualité, mais j'aime le monde où je vis et j'ai mal parfois de le voir souffrir et se défaire. Le comprendre, comme à travers ce compte-rendu, est peut-être une façon de l'accompagner... à ma façon.

      Merci en tout cas, Edmée, permettez-moi de vous appeler par votre prénom, merci d'être venue déposer votre avis sincère à côté de ce compte-rendu délicat et compliqué.
      Je devrais recevoir incessamment votre enfance verviétoise, l'occasion de revivre agréablement, je crois bien, des temps que nous sommes obligés de regretter plus souvent qu'il ne faudrait.

      Bonne soirée.

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  2. je cite : "Utiliser ce code n'équivaut souvent qu'à donner des gages de pure forme à la force morale et aux revendications politiques du féminisme qui, de ce fait, a perdu de son tranchant au point de devenir un geste vidé de tout contenu"
    Transférable ô combien dans de nombreux domaines, où seul l'affichage "suffit", ou même subsiste... cf. Suites du 13 novembre.

    Je recite :
    " Le dernier aspect qui appelle, selon moi, le plus de réserves est que l'intellectuelle veut expliquer sociologiquement – c'est son travail – le succès phénoménal de ce roman érotico sentimental. Sans nier l'importance des points intéressants qui ont pu être soulevés dans l'étude et qui persistent en dehors d'elle, il ne faut quand même pas surestimer cette dimension réflexive, car après tout, le lectorat de E.L. James est en mal de rêve et d'évasion, et il s'agit peut-être avant tout de trouver une forme de divertissement dans un roman sentimental piquant."

    Je plussoie, effectivement la complexité de l'analyse ne doit pas être une fin en soi - ou tourner en rond- et ne doit pas se couper des choses simples à force de sur-interpréter..
    merci Christw !

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    1. Content que nous soyons sur la même longueur d'onde !

      Petite nuance, en ce qui concerne la sur-interprétation, si elle elle est forcément le fait des intellectuels dont c'est le job et qui agissent presque par réflexe professionnel (Illouz le dit d'ailleurs en ces termes), je pense que les études pointues, qu'elles soient peu ou très pertinentes, permettent à celui qui les consulte, d'acquérir une façon de voir les problèmes. des éléments de réflexion utiles dans un autre cadre ou peut-être est-ce tout simplement une manière de faire naître en soi des contre-arguments et prendre position en sens opposé. Mais ce « travail », cet effort de lecture (à condition d'en avoir le loisir et l'envie) est toujours fructueux au bout du compte, si on reste honnête avec soi. Et les pieds sur terre, restons simple, c'est vrai !
      Alors d'accord avec ce que je disais, il ne faut pas surestimer les interprétations des grosses têtes, mais je crois qu'elles apportent des pistes à garder en considération et merci quand même à celles et ceux qui y travaillent et s'y mouillent.

      Voilà, un échange vraiment intéressant je trouve, merci K, bonne soirée et à bientôt.

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    2. Nuance accordée, évidemment ! C'est très bien vu ;-)

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    3. Une nuance de (bon) gré, donc...
      ;-)

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  3. Je plussoie, Christian, ce genre d'essai permet de changer de regard, on en sort intellectuellement grandi, parfois nuancé, car si l'on ne se frotte pas à des avis, analyses qui diffèrent des siennes, on n'apprend rien. Ce qui n'empêche que parfois ce genre de confrontation vous assoie définitivement dans la vôtre.

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    1. Vous ne pouvez savoir à quel point votre commentaire me fait plaisir. Mais si, je crois que vous savez...
      J'ai parfois l'impression de gesticuler dans le vide en faisant ces billets «érudits».
      Alors merci.

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  4. Comme Pascale, je suis toujours contente et enrichie après avoir fait un effort intellectuel de "saisie" d'un thème de société. Si on peut en discuter après, comparer des points de vue, mille fois mieux.
    Les mouvements féministes étaient nécessaires et fort excitants à l'époque de mes 20 ans. Je pensais naïvement qu'ils se poursuivraient de façon naturelle. Pas qu'ils seraient récupérés, transformés, utilisés...

    Merci pour ce travail.

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    1. Il reste beaucoup de travail de ce côté là, témoin l'article du "Soir" (il y a une heure à peine) sur la discrimination des femmes : le féminisme ne semble pas superflu... La mise à mort des préjugés passe par l'éducation, comme pour beaucoup de choses à changer.
      Si vous voulez lire, voici le lien : http://www.lesoir.be/1066374/article/actualite/belgique/2015-12-10/lire-sur-soir-discrimination-une-affaire-femmes

      J'espère que vous allez bien Colette, bonne soirée, à bientôt.

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