10 février 2016

Crimes et châtiments

Tenter de cerner les origines idéologiques et circonstances politiques qui ont présidé aux attentats de Paris le 13 novembre 2015, ainsi que leurs répercussions, conduit à envisager un immense dossier. On peut d'abord déclarer impulsivement comme Laurent Fabius : "Si l'ensemble des pays du monde n'est pas capable d'éradiquer trente mille personnes qui sont des monstres, alors à ce moment-là, c'est à ne plus rien comprendre". C'est simpliste. Partant de Daech, il est opportun de considérer l'ensemble des convulsions qui agitent le monde arabe. En décembre 2015, "Le Monde Diplomatique" y a consacré un dossier bien fait, "Dans l'engrenage de la terreur", qui envisage sept volets en autant d'articles, composantes indispensables d'une information complète (disponibles en ligne, certains articles réservés aux abonnés).

Au rythme d'un article par jour, au café matinal, tablette sur le côté pour consulter des cartes et interroger l'histoire politique internationale, une semaine appliquée conduit à la satisfaction d'avoir franchi un pas tangible dans la pénétration d'un monde orageux qui paraît incompréhensible à cause d'une extrême intrication. 

Bref compte-rendu de trois sujets, pour consolider.

Genèse du djihadisme : Nabil Mouline (CNRS)

La genèse de l'idéologie permet d'en comprendre l'efficacité et l'attractivité. "À la faveur d'un bricolage intellectuel qui résulte du détournement de concepts, de symboles et d'images d'origine musulmane ou européenne, ses dépositaires prétendent offrir aux «croyants» un nouveau départ, une nouvelle identité et un nouveau mode de vie pour réussir ici-bas et dans l'au-delà." Des Frères musulmans (Égypte, 1928) au wahhabisme ou salafisme – tradition sunnite d'Arabie centrale qui est la doctrine théologique dont se sont dotés les tenants d'une religion «pure», seule voie possible pour le salut –, l'unicité divine, le concept fondamental de l'islam, nécessite l'observance stricte d'une orthodoxie et d'une orthopraxieCeux qui n'y adhèrent pas sont hérétiques. On retient l'influence des écrits radicaux et violents (années 1950-60) de Qotb. Le but est le califat – la monarchie universelle islamique – ainsi qu'un nouvel âge d'or de l'islam, des objectifs qui galvanisent les djihadistes après la victoire sur les Soviétiques en Afghanistan (années 1980). Plus tard, l'Organisation de l'État Islamique (OEI) tire les conséquences de l'échec d'Al-Qada en établissant une plate-forme au cœur du monde musulman.  

La mention du retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan remémore un ancien article de "L'atlas critique du XXè siécle" (2010, épuisé, soigneusement conservé): "En Afghanistan, Washington s'allie avec l'islam radical". La négligence de l'administration Reagan y est pointée, d'abord en soutien du Pakistan puis abandonnant le champ de bataille au profit des factions fondamentalistes florissantes (Al-Qaida). Sous-estimation par la CIA d'amis devenus ennemis dangereux. Puis le 11 septembre. 
Atlas histoire 2010

Cinq conflits entremêlésPierre Conesa (Sciences Po Paris)

L'OEI est directement impliquée dans les quatre conflits "locaux" armés du Moyen Orient.

L'opposition chiite-sunnite déchire sept pays : Afghanistan, Irak, Syrie, Pakistan, Liban, Yémen, Bahreïn. Cette guerre de religion surgit sporadiquement en Arabie Saoudite et au Koweït tandis que la révolution iranienne chiite de 1979 a revivifié le conflit ancestral. Déclaration d'un jeune djihadiste Khaled Kelkal à un sociologue : "Le chiisme a été inventé par les Juifs pour diviser l'Islam". La communauté des croyants que les salafistes djihadistes prétendent défendre recouvre donc un gigantesque espace d'affrontements religieux. "On voit mal pourquoi les Occidentaux devraient prendre position dans cette guerre et avec quelle légitimité.", écrit Conesa.


Sunnisme et chiisme au Moyen-Orient aujourd'hui.
Essentiel pour appréhender les conflits arabes. (Source Linternaute)

La deuxième guerre est celle que mènent les rebelles kurdes (classés terroristes par UE et USA) contre l'État turc. La Turquie a rejoint la coalition contre les djihadistes mais concentre ses moyens sur les Kurdes. 

Les islamistes ne sont pas unis, encore moins depuis la guerre du Golfe (1990-91) et le printemps arabe : rivalité entre Frères musulmans, soutenus par le Qatar, et salafistes soutenus par l'Arabie saoudite. Puis Al-Qaida et ses franchisés contre les affidés de Bakr Al-Baghdadi, chef de l'OEI. En désignant ce dernier comme leur ennemi principal, l'auteur de l'article pense que "les pays occidentaux orientent de façon décisive la mobilisation des djihadistes à ses côtés". 

Quatrième conflit, celui de Bachar-Al- Assad contre tous ses opposants : 25000 morts, des millions de réfugiés. Le sujet est traité dans l'article suivant.

Suite aux engagements militaires des pays européens, Pierre Conesa se demande s'il s'agit bien de «notre» guerre. «Assis pacifiquement à la terrasse d'un café, des inconnus m'abattent : ce ne serait pas ma guerre ?», vous écriez-vous indigné. Les arguments de l'article permettent de relativiser singulièrement ce point de vue "à chaud". Intervention armée au nom de la défense des principes humanistes ? Trois pays de l'alliance pratiquent encore la lapidation, la decapitation et coupent les mains des voleurs : Qatar, Émirats arabes unis et Arabie saoudite. Empêcher les massacres ? Les capitales occidentales sont restées amorphes lorsque Israël a fait 1900 morts lors de bombardements israéliens sur Gaza. Pour le pétrole ? La plus grande partie est exportée en Asie. Pour tarir l'afflux des réfugiés ? Comment accepter que les richissimes États du Golfe n'en accueillent aucun ?

Difficile pour la coalition contre Daech d'établir un objectif stratégique clair : chacun des alliés  est en conflit avec un autre. Une perspective logique veut que le "calife" de l'OEI s'en prenne un jour prochain à l'Arabie saoudite, le «défenseur de lieux saints". Ce serait encore moins notre guerre...

Syrie, une issue politique bien incertaine : Akram Belkaïd (journaliste)

Une excellente carte pour illustrer cet article. (Mon professeur de géographie en secondaire, cartes sous le bras, avait l'habitude de clamer : «La géographie sans carte, c'est de la couillonnade ! ». C'est pareil pour la géopolitique: tout s'éclaire d'un jour nouveau.)
© Le Monde Diplomatique

Le journaliste décrit les obstacles qui s'opposent à la réussite de l'intervention militaire occidentale contre Daech. En l'absence d'opérations terrestres, dont Obama laisserait l'initiative à son successeur en 2017, les alliés possibles sur le terrain seraient l'armée et les milices du président syrien avec les rebelles qui les combattent. D'où l'importance d'une paix négociéeBachar Al-Assad, responsable du drame de son pays, reste incontournable, ce qui lui permettrait de durer pendant le processus diplomatique. Appuyé par Téhéran, le leader syrien n'aurait plus l'appui total de la Russie (ce que démentent les bombes actuelles sur Alep). Hassan Hassan, spécialiste de la Syrie, se montre pessimiste :"les probabilités de réussite de ce processus sont très minces, et il risque même d'aggraver la situation à terme". La suite à Genève

Pour une question de temps, d'espace et de clarté, j'ai choisi de limiter cet aperçu à trois articles et de modérer la relation de l'aspect polémique. 
Les autres sujets : 
     – l'engagement militaire jugé inopportun de la France (Serge Halimi)
     – l'état d'urgence et les libertés françaises
     – les illusions du printemps arabe devant la montée fulgurante de Daech
     – le rôle de l'Arabie saoudite

Ce dossier fournit une information critique très détaillée et bien documentée, la règle au "Monde Diplomatique". Relirais-je ceci dans dix, vingt ans, en observant que les choses ont favorablement évolué ?

12 commentaires:

  1. je vois que je ne suis pas la seule à tenter de comprendre quelque chose à la fois au djihadisme et à la crise des migrants
    les lectures se croisent, se chevauchent, effectivement au bout de pas mal de lecture et d'émissions de radio ou TV on se fait une idée mais est-elle la bonne ? on le saura dans ...10 ans

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    1. Il y a tant de composantes (d'inconnues dirons-nous) dans ces problèmes internationaux qu'il est impossible de les appréhender complètement et encore moins d'en tirer des enseignements définitifs voire des conjectures. J'ai pris l'habitude lorsque je souhaite disposer d'une base solide et bien informée, de consulter les articles de fond du Monde Diplomatique et publications annexes. Cela me prend un peu plus de temps mais je peux voir venir les autres sources d'information avec une meilleure capacité de jugement.

      Dans 10 ans...: vous êtes optimiste Dominique. Je ne suis pas convaincu de jamais voir quelque chose de mieux là-bas de mon vivant

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  2. Je peux écrire la même chose que Dominique et votre billet résume fort bien tout ce que je lis et entends à droite, à gauche. Ceci dit, je peine tout de même à m'y retrouver, tant il y a d'éléments et de pays imbriqués. Dans dix ans oui, que dirons-nous de tout cela ?

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    1. Je peux vous répondre ce que j'ai dit à Dominique, en ajoutant que s'il est impossible de «se faire une idée» qui soit totalement exacte de domaines aussi vastes et compliqués, l'important est d'essayer de s'en faire une. Puis distinguer l'opinion et ce sur quoi on la base. La première est subjective, l'information qui la nourrit doit (devrait) être sérieuse et complète.
      Bonne journée Aifelle.

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  3. Merci de nous offrir un condensé de ces articles, cela reflète bien la complexité de la situation - toujours difficile à mesurer quand on n'est pas versé dans la géopolitique. J'irai sur le Site du Monde Diplomatique (merci pour le lien et pour les cartes). Dans le titre du dossier, le mot "engrenage" fait presque aussi peur que "terreur".

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    1. Engrenage, escalade, violence...
      L'engagement militaire avec les budgets considérables qu'ils nécessitent : ne faut-il pas plutôt privilégier les moyens aux polices et services de sécurité en réponse aux agressions terroristes ? Beaucoup de décisions politiques sont le fruit de la pression populaire et de considérations électorales.

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  4. Super boulot cher Christw, bravo !

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  5. Merci beaucoup Christian, on n'a pas fini d'essayer de comprendre.
    Dédier ces budgets militaires à sauver des millions de vies semble utopique, c'est désespérant.

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    1. Les (ré)actions militaires de la France et des autres, dont la Belgique, sont compréhensibles mais leur efficacité à long terme douteuse. Avouons quand même que le défi est de taille.

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  6. Oui, on a beau lire à plusieurs sources, la situation est compliquée, très compliquée, et surtout on ne voit pas de solution pérenne...

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    1. Cette impression d'impuissance est désagréable, imbroglio qui n'aurait d'issue que la souffrance de ceux qui en sont les victimes, là-bas ou ici.

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