9 mai 2016

C'était son jour

Jamais, de sa vie, il n’avait été aussi calme, aussi lucide. Il se passait même un phénomène plus extraordinaire. Il les voyait, tous ses collègues en noir, ces visages roses dans la lumière pâle du lustre, il les étudiait un à un et, bien qu’il continuât de parler, il avait le temps de penser, de se souvenir de tel ou tel événement.
Non seulement il les voyait, mais il se voyait, lui, Terlinck, comme s’il eût été à une autre place ; il se voyait très grand, très large, très droit et il savait qu’il était blafard, que ses traits, à force de rigidité, les effrayaient.
Il lançait sa voix contre les murs et sa voix lui revenait ; il l’écoutait avant de poursuivre. Et les portes bougeaient, des gens, dans les couloirs, se serraient les uns contre les autres pour le regarder par de minces fentes.
[...].
Quelques-uns s’agitèrent et il y eut des quintes de toux. Il attendait. Il avait le temps. C’était son jour et personne ne pouvait le lui prendre.

Georges Simenon - Le bourgmestre de Furnes


Si l'on n'a pu aimer ce livre, il est probable qu'on l'exécrera. L'atmosphère est lourde, étouffante, le motif est sombre, corrodé par les conformités d'une bourgeoisie de petite ville flamande et les manœuvres politiques des conseils de mairie. Avec le respect de la vérité humaine, Simenon décrit sobrement la chute de ce bourgmestre rébarbatif. Il s'agit du meilleur roman «dur» de Simenon qu'il m'ait été donné de lire, à mille lieues des Maigret qui peuvent passer, en regard, pour des travaux "alimentaires". À côté du personnage central, de cet homme restitué avec une profondeur bouleversante, tous les autres portraits, féminins pour la plupart, se dessinent miraculeusement, très vrais, sous une prose impitoyable. 

14 commentaires:

  1. les romans de Simenon c'est un monde à part que j'aime assez, je n'ai pas lu celui là mais je crois l'avoir quelque part

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Celui-ci m'a réellement bousculé, j'étais en séjour dans le coin et je me suis imprégné des lieux, j'ai visité l'hôtel de ville, l'église Sainte-Walburge où j'ai éprouvé le monde pieux d'avant-guerre, les façades magnifiques de la place, les cafés, puis Coxyde, le vieux Nieuport avec une place semblable. Puis quelques vieilles photos trouvées de ci de là.
      Si bien que je me suis senti terriblement "dans" ce roman.

      Supprimer
  2. Il y a longtemps que je n'ai plus lu Simenon mais je me souviens de ce "Bourgmestre de Furnes" comme d'un roman où tout le monde souffre d'une manière ou d'une autre.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Vous avez un très bon souvenir. J'ai trouvé l'expression de cette souffrance particulièrement vraie, nette, sans emphase ni pommade.

      Supprimer
  3. Un jour je relirai Simenon, sans attendre un 'mois belge' je l'espère!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Pas du tout polar mais très sombre, à essayer !

      Supprimer
  4. Je ne l'ai pas lu, celui-ci. J'aime Simenon.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Si vous ne l'avez pas lu, si vous aimez le Simenon des romans durs, je vous le conseille. Pas joyeux, mais que c'est solide, émouvant. Et mon goût pour la tarte meringuée de Furnes n'a rien à voir là-dedans.

      Supprimer
    2. Oui, je le lirai. J'avais énormément aimé la maison du canal, un livre dur aussi. Très dur. Mais quelle écriture grandiose.

      Supprimer
    3. "La maison du canal" a bénéficié d'une bonne adaptation cinéma: Alain Berliner.

      Supprimer
  5. "Il lançait sa voix contre les murs..." donne une idée de violence, et/ou de solitude.
    Je ne l'ai pas lu celui-ci, je note donc, impatiente, merci.

    De la tarte meringuée??? Miam, bonne journée!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il y a à Furnes (Veurne in nederlands) un musée de la boulangerie où on peut voir faire et/ou manger des pâtisseries. Nous options d'habitude pour leur tarte au pommes mais cette fois, nous avons voulu goûter cette spécialité. Elle ressemble plus à un gâteau en fait.
      Miam ! Oui mais trop fragile pour vous envoyer un morceau ;-)

      Supprimer
  6. Bonjour Christw, je ne connais pas ce Simenon, je le note. Merci. Bon lundi.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tous les francophones qui aiment la littérature connaissent Georges Simenon, c'est étonnant de lire quelqu'un qui ne le connaît pas. Même Maigret ne vous dit rien ?
      C'est une question de génération sans doute, ce qui ne me rajeunit pas ;-(

      Supprimer