8 mars 2017

Sagesses de Sophie

Quoi de plus sain pour une romancière, un romancier que de se poser de bonnes questions sur le roman ? Alors que depuis trente ans, une chape anti-théorique s'est abattue sur les écrivains, Sophie Divry en soulève une autre, celle des idées reçues qu'elle époussette avec à-propos, de manière engagée et tonique, sans se départir d'une sage modestie. Et elle tente de proposer quelques "chantiers" sur l'art d'écrire.

À la présentation de "Rouvrir le roman" dans La Grande Librairie, on l'imagine intimidée entre E. E. Schmitt (gros tirages assurés) et Kamel Daoud (réputation et fatwa). Le premier s'étonne qu'on puisse se préoccuper du Nouveau Roman (sous-entendu mort et enterré) : mademoiselle Divry s'explique et incarne une fraîcheur empreinte d'honnêteté artistique et intellectuelle, à l'encontre de ce qu'elle nomme le roman «as usual» qui fait de la vente au risque d'abêtir.   

Dans une première partie de l'essai, la plus copieuse, il s'agit d'analyser ce que peut le roman et les raisons de continuer la recherche. Et surtout démonter minutieusement des contraintes qui peuvent inhiber un jeune auteur.

  • "Le style c'est l'homme" (Buffon) : Divry défend  la pluralité stylistique pour un même auteur. [*]
  • Pourquoi le narrateur omniscient, le passé simple seraient-ils proscrits ? Elle convoque et critique clairement Pierre Bergougnioux et son essai "Le style comme expérience" : "C'est un peu fatigant de voir sortir des lapins politiques de chapeaux littéraires". La question est moins de bannir certaines techniques que de se poser la question de ce qu'il faut en faire et quand.  
  • L'illusion que les histoires sont des outils de combat politique : selon Divry, les romans ne peuvent changer le monde au contraire de l'engagement actif. "Si on veut changer la donne politique, il faut se frotter à la fois  au réel et aux groupes humains ; deux choses pénibles pour les écrivains qui ont choisi la rêverie et la solitude."
  • Vient ensuite  la question de l'autonomie du roman, le fameux "l'art pour l'art" de Pierre Bourdieu, contestée par l'auteure. Utile exposé synthétique du Nouveau Roman avec lequel Sophie Divry éprouve la nécessité de régler des comptes, dont elle rejette la composante soustractive (tout ce qu'il ne faudrait jamais plus faire) mais acquiesce vivement à la composante créatrice porteuse d'innovations nécessaires. Divry est pour un "roman à haute dose" (hétéronomie), par opposition aux œuvres "ascétiques" d'un Robbe-Grillet et d'autres nouveaux romanciers. [À cet égard, Sophie aurait pu citer l'intelligent "L'imitation du bonheur" de Jean Rouaud, qui me semble répondre parfaitement au cahier des charges.]
Parmi les aspects de la fabrique du roman suggérés dans la seconde partie de l'essai, on retient "le comique comme stimulant littéraire". Il ne s'agit pas de traiter gravement l'art comme une chose sacrée – le sacré incite davantage à la soumission et à la déférence – car "l'esprit de sérieux est, avec le snobisme et la peur de fâcher, un des grands stérilisants artistiques". Par le comique, l'artiste peut travailler les oppositions et bousculer les certitudes.

Enfin Sophie Divry appelle (à continuer) à changer le roman, par l'innovation, par une magie de l'écriture, sans laquelle le roman restera sur le quai "en voulant répondre à un lectorat prédéfini". Si la narration (raconter une histoire) est constitutive, plaisir archiconnu, il est important que l'écrivain propose d'autres plaisirs (voir l'extrait de Maupassant). "C'est très efficace de raconter une histoire, mais ça ira toujours plus vite ailleurs", écrit-elle en pointant le cinéma et les séries télévisées, "machines narratives si puissantes qu'il est à mon avis vain de chercher à les concurrencer". Les écrivains doivent mettre dans leurs textes une beauté, une finesse, une profondeur que ne peut l'écran. Et une esthétique. 

Innover ne signifie pas faire du tape-à-l'œil littéraire, mais admettre que "les formes littéraires courantes dirigent notre propos et écartent de notre champ de vision une grande partie du réel [d'aujourd'hui]."

La qualité du livre repose sur des références judicieuses, maintes citations de choix (Christian Prigent, Jacques Roubaud,...), des influences littéraires intéressantes et une mine d'auteurs à (re)découvrir : Günther Grass, Edgar Hilserath, Raymond Federman, Hubert Selby, Annie Ernaux, Michel Butor, ... 


Voilà pour l'essentiel. Un travail combatif et bien informé, que la Lyonnaise a mis six ans à boucler, clair, rassérénant et stimulant. Merci à elle, au service presse des éditions Noir sur Blanc et à Babelio.

 "Rien de ce qui est vécu n'est intéressant s'il n'a pas une forme littéraire. 
Rien de ce que je dis de moi n'a de valeur s'il n'a pas un intérêt esthétique pour le lecteur."
S. Divry (L'Express)


[*] Sophie Divry reprend ce sujet, "écrivain-moi-même-unique-au-monde", un peu remanié, dans Le Monde Diplomatique (Avril 2017), article titré "La mystérieuse affaire du style" : "l'injonction d'être multiple serait aussi stupide que l'injonction d'être unique". 

16 commentaires:

  1. Un livre déjà repéré sur un ou deux blogs, et vivement tentant. Le genre de livres à faire noter des auteurs incontournables, sûrement.
    J'aimerais découvrir ce "nouveau roman" (oui j'ai du retard), que me conseillez-vous?

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    1. J'aime surtout le Nouveau Roman à travers les auteurs qui en sont les enfants (aux Éditions de minuit, les auteurs modernes sont foison). Du côté des pionniers ma préférence va à Nathalie Sarraute ("Tropismes" surtout, court et génial) et tout ce qu'elle a dit du roman. Robbe-Grillet, je n'ai jamais trop apprécié (c'est un scientifique au départ) mais par contre Claude Simon, Marguerite Duras et Michel Butor m'ont intéressé.
      Comme l'explique Divry, le Nouveau Roman, créatif, était fort soustractif (beaucoup de prohibitions) parce qu'il s'agissait d'effacer le roman traditionnel, comme un geste quasi politique. C'est stimulant, fait bouger les choses, mais ceci dit, Jacques Roubaud l'a écrit: "Les «vieilleries poétiques», les formes traditionnelles dépassées, épuisées et surannées survivent en-dessous, dès que le geste avant-gardiste est confronté à la durée".

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    2. Divry semble un peu agacée par la "griffe" des éditions de Minuit, elle a un peu raison. Mais il y là de si belles références...
      N'hésitez pas à rouvrir le roman avec cette écrivaine, bol d'oxygène, pas de prise de tête.

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  2. Le roman est un genre tellement ouvert que le titre de l'essai m'étonne : pourquoi "rouvrir" ? Est-ce dans le sens de ne pas le limiter au seul récit d'une histoire, comme dans trop de romans de fabrication contemporaine ? de réhabiliter le travail du style ?
    Billet intéressant, merci. Je me suis aussi beaucoup ennuyée avec Robbe-Grillet. Je relirais volontiers tout Sarraute, "La modification" de Butor, "Moderato cantabile" et tout Duras. Mais j'aime tant explorer aussi les romans nouveaux.

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    1. Rouvrir, parce qu'on ne théorise plus guère, bien entendu. C'est dans le sens que vous dites, et réhabiliter le style (et ne pas s'enfermer dans des contraintes obsolètes) passe par des questions théoriques, c'est en tout cas la démarche de Divry qui tenait à faire le point. Avec nous.

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    2. Je me souviens bien que vous aviez apprécié les "vous" de "La modification". Je devrais le réessayer. Vraiment content de vous rencontrer sur Sarraute.

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    3. Pour compléter ma réponse à votre interrogation sur le titre, je n'ai pas du tout l'impression que les romanciers les plus lus, connus, vendus, plébiscités, soient conscients du fait que le roman est un genre si ouvert que cela.
      Et les éditeurs, contrainte supplémentaire, au lu de l'expérience de S. Divry, ne sont pas toujours très enclins à voir leur auteurs s'égarer dans des innovations et autres digressions créatives.
      Elle souhaite que "les écrivains se réapproprient leur métier".

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  3. je n'aime pas le nouveau roman, la plupart des textes publiés sous ce vocable me tombent des mains mais par contre dans ce que vous notez plusieurs points me semblent justes et intéressants
    Ce livre sera certainement dans ma médiathèque je vais surveiller

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    1. Le Nouveau Roman vaut surtout par le prunier qui fût secoué. L'art doit s'accommoder de son époque et il est probable que le roman traditionnel ne permet(tra bientôt) plus de dire la réalité d'aujourd'hui et ne saurait s'inscrire dans les nouvelles générations avec le même bonheur qu'au 19è ou au début du 20è.
      Notre génération est moins concernée (nous (re)lisons des classiques avec plaisir) que celles de demain qui seront garantes de l'avenir du roman.
      J'espère me tromper un peu. Et puis les amateurs de modernisme peuvent toujours voguer dans les marges...

      J'espère que vous trouverez le livre en bibliothèque.

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  4. Il n'est dans aucune de mes biblis, snif... Je l'aurais lu volontiers même si j'avoue une overdose de ces théories du roman. Divry est intéressante à lire.

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    1. Il est un peu tôt pour le trouver en bibliothèque, il est de 2017.
      J'ai apprécié le tour des questions par Divry parce que justement elle utilise un langage simple et ne se perd pas en considérations ampoulées, comme souvent en théorie littéraire. Le livre m'a permis d'y voir plus clair sur bien des points, je n'ai pas de formation en lettres, sinon «sur le tas».

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  5. Merci pour l'information, je vais attendre et espérer le trouver en bibli.

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    1. Je te l'aurais volontiers envoyé, mais je tiens à le garder à portée, le genre de livre auquel j'aime me référencer de temps en temps. Bon dimanche, Pascale.

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  6. Ne t'en fais pas, les livres en attente de lecture, ce n'est pas ce qui me manque... Merci !

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  7. l'extrait de Maupassant est superbe , bel article et qui donne envie de se précipiter sur ce livre.

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    1. J'espère que vous le trouverez bientôt. Bonne fin de semaine.

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