3 avril 2012

Pepita Jiménez - Juan Valera



Je me suis dépaysé avec ce roman pas vraiment loin dans l'espace, le sud espagnol, mais issu du 19ème siècle, période dans laquelle je ne plongeais plus, profonde et presque oubliée de mes neurones rivés au moderne, un 19ème siècle qui m'est apparu comme un pays reculé. Retour vers les classiques donc mais à travers une œuvre désertée, toujours guidé par une incurable nature exploratrice.

Avec cet ouvrage de fiction publié en 1874, Juan Valera (1824-1905) remporta un des plus grands succès de vente de l'époque (près de 100.000 exemplaires et traduction en dix langues). Il a fait croire astucieusement qu'il s'agissait d'un manuscrit authentique découvert dans une cathédrale andalouse, rédigé par son doyen, qui aurait transcrit les lettres et narré les amours d'un séminariste Luis de Vargas avec la très jeune veuve Pepita Jiménez. Le compositeur Albeniz en tira un opéra en 1895 et trois versions filmées ont également été réalisées à partir du livre. 

Cette traduction françaisepubliée aux éditions suisses Zoé dans la collection ''Les classiques du monde'' comble une lacune: la traduction diponible à la Bibliothèque Nationale de France est une version amoindrie du roman, dont la troisième partie manque et dont la critique s'est accordée sur l'insuffisance. Juan Valera lui-même la qualifia de version archidéplorable. L'édition présente (2007) constitue donc l'unique traduction française acceptable de ce grand classique espagnol2
Le futur prêtre retourne séjourner dans son village natal alors que son père, frère du doyen confesseur de Luis, projette de se remarier à la belle Pepita. Cette dernière tombe amoureuse du fils dont les sentiments deviennent rapidement réciproques, si bien que le pauvre garçon est confronté à une vive lutte intérieure, balancé entre son mysticisme, son penchant amoureux et sa réticence à entrer en concurrence avec son géniteur. La première partie du livre est faite des lettres éthérées que Luis envoie à son supérieur le prieur, dans lesquelles il témoigne de la naissance de sa passion et du dilemme qui le tenaille. La seconde partie est présentée par Valera comme la relation par le doyen de la cathédrale du dénouement de la crise sentimentale et religieuse tandis que la troisième rapporte des lettres du père et complète le récit en faisant office d'épilogue. Il y a ainsi plusieurs niveaux de narrations: les lettres de Luis et de son père, le récit du prieur et les interventions adroites de l'auteur destinées à renforcer l'idée qu'il s'agit bien d'un manuscrit authentique.

Le style épistolaire favorise les perspectives différentes et l'ironie à distance de l'écrivain qui brocarde silencieusement la mentalité religieuse emphatique et le cléricalisme formel caractéristiques de l'Espagne. Le roman reprend les thématiques préférées de Valera: l'ennui des conventions sociales, la force souveraine de la jeunesse, la priorité des sentiments, l'idéal du bonheur. Le récit est jalonné de références érudites3 (grec ancien, personnages bibliques) dans lesquelles il faut voir l'humour de l'écrivain désireux de faire de son personnage un être imbibé de littérature dévote et mystique, un peu comme Don Quichotte l'était de littérature chevaleresque. Les auteurs espagnols de l'époque avaient le souci de cette noble filiation...      
Si ça a l'air d'être écrit, alors je réécris: ce conseil d'atelier d'écriture du vieil auteur américain Leonard Elmore n'a évidemment pu être suivi par Juan Valera, de plus d'un siècle son aîné, impliqué dans une société où ses relations littéraires l'inclinaient certainement à ce niveau d'affectation dans l'expression écrite.
Je dois reconnaître que cette lecture m'a parfois demandé de la détermination pour accompagner l'auteur dans son style à la fois guindé et rigoureux. Cette préoccupation d'excellence est louable mais rend, à mon avis, la prose inadaptée à un roman4 dont les dialogues sont loin de ce qu'on attend d'un parler ordinaire régional. Ceci est crucial dans une scène charnière tendue entre Pepita et Luis où la conversation paraît issue d'un théâtre ancestral.

Reste que l'ouvrage constitue un bon témoignage social sur une bourgade andalouse du 19è siècle, autant dans les divers aspects décrits que par la manière clairvoyante et malicieuse avec laquelle l'ancien diplomate la restitue. J'ai particulièrement été séduit par le dénouement du récit qui, au-delà de l'écriture empesée, traduit le travail d'un auteur souriant et humaniste. J'ai encore découvert en compulsant des notes que Juan Valera a été surpris du succès rencontré par son livre et qu'il l'avait davantage écrit par amusement que par ambition d'auteur. 

Pepita Jiménez ? Une trajectoire étonnante pour le roman intelligent d'un dilettante érudit !

Lu en format PDF sur Sony T1

1 De Grégoire Polet.
2 Je tiens à remercier les éditions Zoé et le club des lecteur numériques de m'avoir permis cette découverte. 
3 La lecture sur mon Sony T1 après agrandissement de la police implique (format PDF ou ePub) que les notes de bas de page se retrouvent à la page suivante sur la liseuse. L'absence de lien aller/retour rapide vers les notes explicatives (elles sont en fin de volume dans certains ebooks) rend la lecture numérique fatiguante dans le cas d'ouvrages où les références abondent. Le saut de page un peu ralenti ainsi que l'alignement imparfait du texte en format PDF accentuent l'inconfort. 
4 Flaubert, Maupassant ou Anatole France, par exemple, me semblent écrire écrire de façon plus sobre.

       
     

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