8 février 2013

Nommer les choses

"Elle n'était pas commode. Peut-être, dans ses vieux jours (et le visage arborant ce creux caractéristique: un âge vient où vous n'avez plus de dents) le souvenir du mari et du fils mort ont-ils une place plus grande que nous ne l'imaginons. Peut-être la cécité est-elle comme une injustice, qui le saurait, si elle n'en parle pas ? On a l'obligation d'aller l'embrasser, on s'en acquitte sans s'attarder, elle a l'ouïe fine, elle se met facilement en colère conte nos débordements, et c'est facile aussi, en ce cas, de se glisser sans bruit dans la pièce au poële et de pousser son tricot de l'autre côté de la toile cirée, par vengeance.

Elle a compris ce qu'est la radio. Quand arrivera la télévision en 1962, il faudra le lui expliquer, mais « tot'chié bonshoumes que l'sont dans t'chelle boêtte », comme elle nommera l'appareil par périphrase unique, ne peut pas se constituer pour l'aveugle en représentation mentale, et ce sera pour moi une étonnante prise de conscience du rapport entre les mots et les choses."

François Bon -  Autobiographie des objets (Seuil)

Commentaires


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire