3 avril 2015

Les faute aux pauvres

La trahison des Lumières (suite).


Avec l'extrait proposé le 18 mars (et ses commentaires), nous avons déjà abordé le chapitre L'idéologie invisible qui s'attache à dénoncer les méfaits du marché, du libéralisme économique outrancier et du pouvoir de l'argent.

La révolution conservatrice (théorie reaganienne de l'économie de l'offre) des années 80 a implicitement entraîné une injonction moralisatrice au pauvre, jugé responsable de sa pauvreté. Le riche a droit au mérite moral; le golden boy, le condottiere de la finance, le tycoon capitaliste deviennent des héros positifs. Renversement des valeurs judéo-chrétiennes qui, depuis le XIIè siècle, portaient une image morale valorisante du pauvre.

Jean-Claude Guillebaud conclut ce chapitre en évoquant le consentement à l'inégalité (qu'il qualifie de «nietzschéisme mou») nourri par  une peur protéiforme et inavouée. La peur du pauvre qui redoute l'exclusion. La peur du middle class qui craint la pauvreté. La peur du riche qui s'inquiète pour la Bourse. Cette peur cadenasse la belle modernité occidentale sur ses égoïsmes et, dans le fond, sur ses reniements. Crainte qui s'accompagne (en France) de remords sporadiques à travers les Restos du cœur, des chèques pour le Téléthon ou la mobilisation pour le Rwanda. Remords social inarticulé et impatient qui bouscule, pour trois jours, l'ordre ambiant. 
Mais qui atteste que la justice est entreposée quelque part, énorme.

© Snut
L'auteur perçoit aussi la mutation des «gens de peu» devenus les «nouveaux pauvres». Les premiers ne demandaient rien à personne, étaient respectés et savaient la vraie insolence vis-à-vis des nantis vaniteux :...ils ne se voyaient pas à travers le regard des autres. Alors que les nouveaux pauvres traduisent l'effervescence rageuse des banlieues, de ceux qui ont la haine. 

Enfin, aux USA, citation du professeur Derek Bok (The cost of talent), à propos de l'escalade des différences salariales colossales : cette évolution est dangereuse pour la cohésion des valeurs civiques américaines. 


© Placide

Dans un troisième chapitre détaillé, difficile à condenser, intitulé La dévoration des victimes, Guillebaud entreprend de tracer l'évolution de l'aide humanitaire[1]. Les années soixante offrent la visibilité planétaire qui conduit au jaillissement instinctif de la volonté de partir aider aux extrémités de la terre. Génération ivre de compassion et de colère. Mais avec des temps plus réalistes, l'humanitaire adulte devient un discours, une idéologie, une promesse de carrière.  Un ministère ? Une plate-forme électorale ? Puis les ONG sont débordées, il faudrait de plus gros moyens. Mais les États seuls ne possèdent-ils pas ces moyens ? L'humanitaire devient affaire d'État et les choses se gâtent.

Rappel de Paul Ricœur qui en 1993 citait un document de l'administration américaine où sont définis des concepts centraux de la stratégie d'enlargement de l'Amérique : l'agenda humanitaire n'y figure qu'en quatrième place. Ricœur ajoutait : cette stratégie n'est pas forcément agressive, elle incorpore même des sentiments authentiques de solidarité. Mais la contribution de la première puissance du monde à des interventions humanitaires est inséparables des autres parties de l'«agenda» de ladite stratégie.

La conclusion de l'auteur est accusatrice : l'humanitaire permet de rapatrier le Bien à l'ouest du monde, de travestir les jeux de la puissance en mouvements de l'âme. [...]. Il nous rassemble sans cesse derrière des intentions mensongères, des solidarités simulées. Il installe la modernité tout entière dans le «parler-faux». 

Les Lumières, bafouées, s'éteignent.

© Rash Brax

[1] Pour être actuel à ce propos (La Grande Librairie, ce 2 avril), il est utile de citer le tout prochain livre De Jean-Christophe Rufin, Check-Point, qui évoque une évolution brûlante de l'humanitaire à travers une phrase clé : De quoi les victimes ont-elles besoin ? De vivre ou d'armes ? Selon l'ancien Médecin sans frontières, la grande période de l'humanitaire reflue et on se dirige vers une attitude moins compassionnelle,  plus active, plus «agressive» de l'Occident.  

[Les passages en italique sont des citations du livre]

[La trahison des lumières 1]
[La trahison des lumières 3]
[La trahison des lumières 4]

14 commentaires:

  1. Une évolution "dangereuse pour la cohésion des valeurs civiques", c'est une réalité que nous observons avec de plus en plus d'inquiétude, en effet, dans le monde et autour de nous. Jusqu'où ira la patience des uns, le cynisme des autres ? Nous perdons confiance dans la volonté ou la capacité de nos représentants politiques (de tous bords) à tenir tête à ce capitalisme effronté. Bref, il y aurait tant à dire sur le sujet que je m'en tiendrai à ceci : vos illustrations sont très bien choisies (même si ça fait mal de trouver ces mots dans la bouche de soeur Emmanuelle).

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    1. Les connexions entre politique et monde financier (le pouvoir du marché) sont antidémocratiques, ruinent les fondements de la démocratie, je vous avais fait part de cette idée il y a quelques temps, en citant un article de José Saramago selon lequel la démocratie serait entrée dans une transformation rétrograde.
      Bien, il faut être critique, ce livre est un prétexte à réflexion de cet ordre, mais je ne suis pas de ceux qui veulent crier trop fort : l'enfer n'est pas encore chez nous bien qu'il y ait des désarrois palpables, vous en convenez.
      Désolé si une dessin vous blesse un peu. Le personnage (je dis bien le personnage) de sœur Emmanuelle m'est d'autant plus sympathique qu'il formule des propos critiques avec un humour cynique. C'est le même sentiment que j'éprouve pour le personnage du roi Albert II créé par Kroll (couronne, peignoir et pantoufles) éminemment proche, je trouve, qui tient des propos que je sais totalement incompatibles avec le vrai ex-roi. Cela n'a rien à voir avec une forme d'irrespect envers la royauté (mais nous ne savons pas ce qu'en pense personnellement le principal concerné, ni son épouse...). Maintenant je peux comprendre qu'on ne puisse pas nécessairement établir cette distance pour «désamorcer» un dessin humoristique, mais nous risquons d'entrer dans le débat de Charlie etc etc....

      Bon week-end, vivez un beau wek-end pascal.

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    2. Entre l'échec du communisme et l'injustice du capitalisme sauvage, qui inventera une troisième voie ? (Je me souviens bien de cet article sur la démocratie, j'ai d'ailleurs acheté ce n° pour le lire après votre billet.) Ce qui m'effraie, ce sont les progrès de la corruption et cette impression de manipulation que donnent certaines infos devenues "de la communication", ce qui mine la confiance.
      Sr Emmanuelle avait le sens de l'humour, le dessin l'aurait fait rire, c'est sûr, pas de problème.
      Joyeuses Pâques ! Yalla !

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    3. Confiance, le mot est dit. Quand la confiance s'estompe, le désarroi n'est pas loin.
      La communication médiatique est l'antithèse de ce qu'est un sain débat démocratique, lent, minutieux, controversé, complexe. Elle est forcément toujours mensongère quelque part, comme en période électorale, car les problèmes ne sont jamais aussi simples que les déclarations à l'emporte-pièce. Mais c'est le jeu, hélas.


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    4. Je vous rejoins sur la confiance. Pas de confiance, pas de parole, donc à la place contrats et judiciarisation.
      Et aussi sur le débat : c'est lent, ça prend du temps, cela se construit, cela évolue.
      Quel modèle nous est proposé en termes de temps ?
      Il faudrait avoir fini avant d'avoir commencé !
      Un slogan de 4 mots inepte et creux sera exposé au détriment d'un débat de fond ..; pas vendeur; le mot est lâché !
      Et de plus on "nous" fait croire qu'on peut tout avoir en même temps !!!
      CQFD

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    5. CQFD, c'est clair.
      Bon week-end K.

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  2. Les dessins m'ont d'abord fait rire un peu "jaune", mais peut-être parce qu'ils sont très parlants et que c'est une réalité qui m'accable. Je n'ai pas regardé la Grande Librairie, mais j'ai vu que J.C. Ruffin sortait un livre, venant de lui, ça m'intéresse beaucoup.

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    1. Je ne suis pas un inconditionnel de l'émission de François Busnel, mais en découvrant,le sujet de "Check-point", j'ai été jusqu'au bout, afin de pouvoir compléter mon billet sur l'humanitaire. Finalement, j'ai trouvé que l'heureuse surprise de l'émission fut Saphia Azzedine et son "Bilqis".

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  3. Comme Aifelle et Tania je suis sensible à ces dessins qui disent en quelques coups de crayons plus que de longs discours
    Une troisième voie ? en France elle n'a jamais fonctionné mais il ne faut pas désespéré peut être

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    1. Une question à laquelle nous ne répondrons pas aujourd'hui... ;)

      Les dessins (qui ont leur côté très (trop?) médiatique) font réagir, mettent l'accent sur l'énormité des choses, font voir les choses (trop?) simplement, sans rien résoudre, ni ouvrir vraiment sur la complexité des questions à résoudre. Celles-ci demandent, voir plus haut, temps, énergie, progrès lents, controverses et débats, et forcément les longs discours sont inévitables.
      Mais sensibiliser en faisant sourire, ce n'est pas peu.

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  4. On voudrait y croire de toutes nos forces ici, en Grèce, ...à cette troisième voie. Une voie unificatrice, non basée sur le succès personnel, l'ambition de pouvoir.
    Les valeurs de la cohésion familiale ont réussi à ce que nos pays n'explosent pas vraiment, mais qu'en est-il du reste?

    Oui, ces dessins marquent les esprits, font sourire et pleurer. Pleurer surtout; on ne choisit pas mais parfois je me prends à être contente de ne pas être grand-mère. Je n'aime pas du tout le futur qui s'avoisine...

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    1. Je n'ai ni réponse ni apaisement à vos questions et craintes.
      La perception que beaucoup ont de l'avenir pour leurs enfants, n'est pas optimiste, je crois que quand j'étais jeune, les parents, les miens entre autres, ne craignaient pas pour notre avenir comme c'est le cas aujourd'hui. C'est significatif et il est souhaitable que l'on se trompe.
      Au-delà de cela, on oublie trop les dégâts que nous causons à la planète, conscientisation qui semble passée de mode alors qu'elle est pressante.

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  5. Tout cela me déprime, me donne vaguement la nausée... et me fait penser à un article que j'avais lu il y a un moment où un critique de cinéma analysait la déferlante du "phénomène zombi" actuel. Il évoquait le fait que l'humanité, finalement, s'entre-dévore d'une manière qui n'a peut-être jamais été aussi "carnassière". Le cinéma n'étant que le reflet de la société, cela en dit long sur l'état des rapports "dominants-dominés" du moment :-(

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    1. Les loups garous de la finance à nos trousses : gare ! Votre critique ne manque pas d'imagination, mais l'image a du vrai. Bon week-end Margotte, à bientôt.

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