24 janvier 2023

Le front de l'Yser

"Des lettres dorées, une petite croix en carton-pâte avec une rose en plastique qui, chaque fois que je la redresse, retombe sous la brise légère. Des taureaux mugissant dans une étable sur l'autre rive. En provenance des bordures de roseaux, un son que je n'ai pas entendu depuis des décennies : le chant d'allégresse de la fauvette. Et même un coucou, clairement audible, de l'autre côté du fleuve – là encore, on en entend rarement de nos jours. Selon une vieille superstition, l'année sera bonne quand on entend le chant du coucou au printemps.
Quel paysage inaltéré ! Calme. Paix.
Ce sont les sons doux, lointains qu'il a dû entendre, lui aussi, que tous les soldats qui attendaient, dans l'angoisse de la mort, ont dû entendre : l'idylle dans l'enfer.
Paysage silencieux, nature indifférente, douceur, oubli de la terre, oubli dans cette eau coulant paisiblement qui a dû séparer la vie de la mort. En ce matin de printemps brumeux, tous les oiseaux ressemblent à d'étranges créatures qui crient des choses que je ne comprends pas. Mystique du temps et de l'espace. Quelle terre singulière que celle où nous avons l'habitude de vivre..." 

Stefan Hertmans - "Guerre et térébenthine" (2015, Gallimard pour la version française)
(Traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin)


Ce livre imprègne le lecteur. Le temps qu'il raconte est si lointain que les jeunes générations ont peine à imaginer que cela a pu être, une telle guerre, un homme touchant, serviable et si pieux, si pudique, tellement suranné avec le Borsalino et la lavallière. Né la même année que l'auteur (1951), j'ai un peu connu mes grands-parents, beaucoup grâce aux souvenirs de mes père et mère et tout ce que l'auteur raconte de son grand-père me paraît faire partie d'une période qui m'englobe. 
Le succès du récit à partir des mémoires écrites de l'aïeul Urbain Martien est assuré par la narration bien distribuée de ses différentes facettes : la vie familiale de l'enfant pauvre à l'époux, le soldat en guerre blessé trois fois qui perd les illusions et l'auteur lui-même, le petit-fils pourvu des cahiers manuscrits, de quelques toiles peintes, photos et objets-souvenirs, sur les traces le plus souvent effacées de ce qui fût le paysage d'une vie. Bouleversante plongée dans un monde révolu exceptionnellement ravivé, qui imprègne de peinture à l'huile et de la boue des tranchées.

9 commentaires:

  1. Juste pour me souvenir de mon grand père, qui ne parlait pas de cette guerre quand j'étais gamine, mais depuis j'ai retrouvé son livret militaire et appris des détails fort honorables.

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    1. Je n'ai jamais entendu de souvenirs de la Grande Guerre par mes grands-parents ni indirectement par mes parents. Aucune photo de soldats de l'époque non plus. On est mort jeune dans nos familles et je n'ai guère de pistes. Néanmoins je me sens relativement proche de cette époque, par tout ce que j'en ai lu et tout ce qui m'y intéresse, notamment l'essor de l'aviation.

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  2. un livre que j'ai beaucoup aimé car il m'a fait découvrir des faits que j'ignorais totalement sur les Flandres, les oppositions entre wallons et flamands
    l'auteur a vraiment l'art de nous introduire au coeur des familles, dans le secret des personnes et j'apprécie beaucoup son écriture

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    1. Bien d'accord avec vous sur tout cela, un livre magnifique et attachant. Les rapports flamands/wallons ont bien évolué depuis le début du 20è siècle, aujourd'hui, la Flandre est plus riche et considère la Wallonie comme un poids économique. Il est loin le temps où des officiers francophones regardaient les paysans flamands de haut.

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  3. Un excellent roman, avec lequel j'ai découvert Stefan Hertmans et qui m'a donné envie d'en lire d'autres, également traduits par Isabelle Rosselin.

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    1. J'ai lu "Le cœur converti" qui m'a plu. "Comme au premier jour" est par contre d'un tout autre genre, beaucoup moins abordable. Voir mes billets (Liste des auteurs).

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  4. j'ai lu aussi ce roman grâce à Dominique et, j'ai été très intéressée par la description de la guerre mais ensuite j'ai trouvé le roman plus "plat" en revanche la domination des francophones sur les wallons m'avait beaucoup étonnée.

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  5. j'ai laissé un commentaire sous la rubrique anonyme j'espère qu'il passera quand même . J'ai lu (grâce à Dominique ce roman) et j'ai été très intéressée par la guerre moins par la suite.

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    1. Bonjour Luocine. La partie consacrée au front de 14-18 est réussie, en effet, et j'ai apprécié qu'elle soit relativement limitée (un petit tiers du livre), du fait que j'ai déjà lu beaucoup sur ce sujet de la Grande Guerre. En fait tout le livre m'a intéressé et j'ai trouvé les personnages très attachants.

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