18 avril 2024

L'âne Culotte

" Il leva la tête et me vit. Jamais je n'oublierai ce regard, le plus grave, le plus raisonnable regard de bête qui se soit levé jusqu'à moi. Plus de résignation, ni de sombre patience, plus de mélancolie venue des profondeurs d'un esclavage millénaire, mais une sorte de dignité animale, de conscience modeste, de bonté sans rancune. Non plus un regard de bête soumise, mais un regard de bête libre, de bête associée. Et, à travers cette grande prunelle glauque, glissaient aussi d'autres puissances. À peine y voyait-on flotter, comme un souvenir, ces molles nappes de prairies, l'esprit de la luzerne, du trèfle et du sainfoin qui enchantent les songes des ânes du commun endormis dans leurs pauvres écuries. Il y passait de plus vives couleurs : les reflets de la sauge à peine éclose, le violet tendre du thym de printemps, le rouge sanglant des racines mordues, et enfin cet or du genêt d'Espagne aux tiges sucrées que chargent impétueusement les jeunes abeilles. " [p 46]

Henri Bosco - "L'âne Culotte" (1937)


Cette noble description donne l'image d'un animal venu du paradis : c'est le cas, car il vient du domaine des Belles-Tuiles, dans la montagne, où le vieux Cyprien, qu'on dit magicien ou sorcier, a fait un jardin comme un paradis sur terre. Pour le garçon rêveur Constantin, c'est l'endroit qu’il veut trouver, malgré l'interdiction de ses grands-parents. L'adolescent est élevé par eux à Peïrouré, en plaine, en compagnie d'un pâtre, d'une servante et d'une petite orpheline appelée Hyacinthe. Il ne tarde pas à apprendre que celle-ci se rend souvent à Belles-Tuiles. Un beau jour, l'âne Culotte guide Constantin là-haut : "... je faisais corps avec l'âne ; sa chaleur se glissait tout le long de mes cuisses et passait dans mes reins ; le jeu du moindre de ses muscles était sensible aux miens. Il ne marchait plus ; je marchais moi-même, et nous formions comme un grand être tiède touché par le printemps, un quadrupède humain, heureux de voyager sous les pins et les rouvres, dans l'éclosion du pollen roux et le parfum de la résine." [p 47]

Le récit a pour décor les paysages du Lubéron, terre magnifique de paysans et vignerons qu'affectionne l'auteur. Il est étonnant de voir ce conte [illustré par Philippe Mignon, 1983] publié dans la collection Folio Junior, sous prétexte, sans doute, que s'y promène un âne qui porte culotte. Car il s’agit d’un texte énigmatique, fabuleux et mystique, dont l'intelligence peut ne pas se révéler d'emblée à un esprit trop jeune.
Est-il possible de réaliser un paradis hors le ciel prêché par l'abbé Chichambre ? Où peut mener cet orgueil ? Des questions au cœur du livre d'Henri Bosco.

Suite à quelques transgressions, le monde idyllique de Belles-Tuiles apparaît soudain désenchanté. L'âne est devenu un âne comme un autre. Puis cette phrase "On ne retrouva jamais Hyacinthe" [p 163] hante le lecteur. Il espèrera dès lors découvrir ce qu'est devenue l'étrange fille, proche de Constantin, en se tournant vers les suites de ”L’âne Culotte” : "Hyacinthe" (1940) et "Le jardin d'Hyacinthe" (1945)

Ces deux volumes, moins accessibles, complètent le premier récit pour former une trilogie. Ils côtoient le songe, le souffle de l'Esprit et une quête de la pureté – encore et toujours le paradis dont Hyacinthe serait le symbole. Henri Bosco s'est exprimé sur son personnage : « [Hyacinthe] est mon livre clef et je l’ai écrit non point pour faire un livre, mais pour fixer par écrit à mon usage, un état d’âme, qui fut mien, et dont j’essaie de me dégager. Plus je vis plus je me persuade que l’œuvre d’un écrivain digne de ce nom est en quelque sorte le journal de ses progrès spirituels » (Lettre à Edmond Jaloux 9 juillet 1942).

J'ai lu une quarantaine de pages de ce second opus, puis l'ai mis de côté, considérant cette lecture peu appropriée à mes aspirations du moment. J'y retournerai. Le style de Henri Bosco est sublime et le niveau de ces textes mérite mieux qu'un survol.

Afin d'édifier le lecteur sur la trilogie, le site "Université Côte d'Azur" présente chacun des titres de façon concise et pénétrante.

Illustration Philippe Mignon

4 commentaires:

  1. un des auteurs que j'aime infiniment vous trouverez quelques livres de lui sur mon blog
    j'ai à peu près tout lu avec bonheur au fil des années et comme vous j'aime son style
    je vous recommande Le Mas théotime

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    1. Ce dernier, je l'ai lu et le relirais volontiers. Comme dit par ailleurs, c'est un auteur qu'il faut lire à des moments bien choisis. Je vais consulter "à sauts et à gambades" pour trouver vos avis.
      Merci Dominique.

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  2. De l'auteur, je retrouve dans ma bibliothèque "Le mas Théotime" et "L'enfant et la rivière", des lectures d'il y a très longtemps. J'irai à la recherche de cet âne, de ces pages d'un écrivain un peu oublié, de ce paradis perdu. Merci & bonne après-midi.

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    1. "Le mas théotime" est un de ses grands romans, ainsi que "L'enfant et la rivière" où, je crois, apparaît encore Hyacinthe. En débutant la lecture d'"Hyacinthe", j'ai pensé à Julien Green, je ne sais trop en expliquer la raison.
      Deux écrivains un peu oubliés, effectivement.
      Bonne fin de journée.

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