5 janvier 2026

Métaphore et mémoire

Il n'est pas facile de dire ce qu'est un bon roman. Les mauvais romans, en revanche, sont tous à peu près du même modèle ; ce sont des objets qui portent la marque du moule. Tout y est rassemblé pour plaire, pour étonner, pour toucher ; tableaux de mœurs et de travaux ; attitudes, mouvements, costumes, couleur et forme des lieux, patois, archaïsmes. Étalage de métaphores ; incantation vaine. Rien n'apparaît. C'est un monde d'image, et l'image n'est rien.

Mais voici un enfant qui n'a point fini de naître ; toujours retournant à la pulpe maternelle, comme le petit de la sarigue. Vêtu et enveloppé de ses enfants chéris ; qui voit hommes et choses en ombres sur sa fenêtre ; qui médite d'abord sur les mots, selon la loi de l'enfance ; qui pense par les dieux du foyer ; qui croit tout de ce monde proche, et ne croira jamais rien d'autre ; qui découvre toutes choses à travers ce milieu fluide. Semblable à ces peintres qui regardent les choses dans un miroir noir, afin de retrouver leur première apparence ; mais sans aucun artifice, et par la grâce de l'enfance. Toutefois cette comparaison, tirée de la peinture, peut faire comprendre ce que c'est que métaphore, et ce que c'est que peindre par métaphore ; car le peintre de paysage, afin de représenter la distance des choses, l'horizon, la mer et le ciel, doit les réduire d'abord à une apparence colorée, sans aucune distance. Ainsi notre poète voit d'abord les choses et les gens projetés sur la peau de l'œuf familial. D'où cette vérité immédiate, aussi bien déformée, aussi bien monstrueuse, et pourtant copiée fidèlement, comme les Japonais copient un poisson ou un oiseau. Nous voilà au premier éveil, à la première naissance du monde. C'est l'âge patriarcal revenu.

La métaphore à l'état naissant se rapporte à cet âge de la pensée où les idées, naturellement prises toutes de l'ordre humain, déterminent les objets extérieurs d'après les relations familiales et politiques. D'un côté, la première apparence de l'objet est conservée, car c'est l'idée pratique, l'idée d'artisan qui change l'apparence. D'un autre côté ces apparences expriment directement les affections ; tout monstre est langage et symbole. Tel est l'âge du poète. Et il ne faut point dire que le poète en cela imite le peintre ; mais il faut dire plutôt que le peintre retrouve quelque chose de la première poésie. Ainsi le mauvais romancier décrit des tableaux, vain travail, que l'imagination ne peut suivre ; au lieu que le poète, par la vérité des affections, rabaisse le monde au niveau de l'apparence et, de tout ce qui nous entoure, refait apparition et fantôme. Tel est l'âge magique, autant qu'on peut le décrire, où c'est le monde lui-même qui apparaît. Aux yeux d'une race active et industrieuse le monde n'apparaît plus, il est. Aussi nos rêveries sont maigres. Notre mythologie est extérieure et peinte. Ici au contraire la mythologie est en action, et découvre le monde. Je doute que le lecteur ait assez reconnu, en ce gribouillage, le peintre déplaisant des Swann et des Charlus, aux yeux de qui nous sommes des végétaux, poissons et autres formes. Déplaisant, mais fort. [pp335-336]

Alain - "Marcel Proust(10 décembre 1921) - Tiré des "Propos" (Pléiade 1956) 

  



Il est vrai que ce "gribouillage" d'Alain n'est pas aisé à comprendre en première ou même seconde lecture.
Je trouve adéquat de venir au secours du lecteur désemparé (dont je suis) par quelques mots trouvés sur la toile (Google), au grand dam, je l'imagine, de spécialistes proustiens.

Pour Marcel Proust, la métaphore n'est pas un simple ornement de style, mais l'instrument fondamental de la vérité littéraire, outil cognitif et esthétique qui révèle l'essence des choses. Elle permet de relier deux objets, deux sensations ou deux moments différents pour en extraire l'essence commune, échappant ainsi à la linéarité destructrice du temps. Elle unit ainsi des réalités éloignées (comme le passé et le présent ; le grand et le petit) et permet de retrouver le temps perdu en reliant les sensations à leur souvenir, créant ainsi des "métamorphoses" inattendues (ex. : des personnages en légumes), reliant la vie à l'art et à la mythologie, et construisant le sens de son œuvre.
Une vision du monde plutôt qu'une technique

Dans "Le Temps retrouvé", Proust affirme que " le style pour l'écrivain, aussi bien que la couleur pour le peintre, est une question non de technique mais de vision ". 
  • Lien analogique : La métaphore unit deux signes ou objets dissemblables pour révéler un rapport caché.
  • Sortie de l'insignifiance : Elle permet à l'écrivain de dépasser l'aspect superficiel des choses pour atteindre une « substance psychique » profonde. 
La métaphore et la mémoire involontaire 

Il existe une parenté directe entre la structure de la métaphore et le mécanisme de la mémoire involontaire (illustré par la célèbre madeleine de Proust). 
  • Rapprochement temporel : Tout comme la métaphore rapproche deux images, la réminiscence rapproche deux instants du temps (le présent et le passé).
  • Temps à l'état pur : En superposant ces deux moments grâce à une sensation identique, Proust estime que l'on saisit un fragment de « temps à l'état pur », soustrait aux contingences du présent.
La primauté du "Comme"

Bien que la métaphore soit le terme théorique utilisé, Proust emploie massivement la comparaison (introduite par « comme ») dans sa syntaxe. Ce mot est pour lui indispensable pour tisser la trame entre le moi et le monde, transformant la réalité observée en une réalité esthétique.

En résumé, la métaphore est chez Proust l'équivalent artistique de la résurrection du passé : elle donne une forme permanente à ce qui est par nature fugace.

 

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