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| "Catherine", 1984 - Folio n°6255 - 176 pages |
Ressort dramatique principal : Catherine, son épouse, reviendra-t-elle vers le narrateur ? L'incertitude perdure jusqu'au presque bout du livre.
Dix ans plus tôt, elle lui avait donné sa confiance. Le voici ivre et écœuré, vomissant au petit matin du vieux porto trouvé en la demeure héritée d'un oncle, dans la petite ville voisine où sa mutation de professeur de français a été acceptée.
Il songe à "l'instant subit où Catherine, d'une voix égale, retenue, lui avait dit simplement ce qui était et devait être, désormais." [p.14]
Devant sa classe de collégiens, on lit ses efforts pour ne pas disparaître par les fenêtres, dans une nature lumineuse où s'écoule la Dordogne. L'apprentissage des temps de conjugaison désespèrent ses élèves autant qu'il trouve vain de les leur apprendre : ses subjonctifs altèrent leur insouciance.
Avant l'ultime sixième chapitre, le livre sonde la déception sentimentale du narrateur, avec le mince espoir – une lettre – qui n'en finit pas d'affecter le plus dérisoire de ses gestes et la moindre de ses pensées.
"À tout le moins comprenait-il que l'emportement léger à quoi certains chemins l'invitaient, que le bonheur qu'il avait trouvé à les parcourir, supposaient qu'il s'en ouvre à Catherine, laquelle, seule, y faisait naître et sourdre la clarté dense qui les rendait rétrospectivement tels – bonheurs, emportements... C'est elle qui détenait la clé. Il fallait, il suffisait qu'elle soit là, présente." [p.11]
"[...] sombre, insupportable que dix ans aient passé de la sorte, dans ce parfait apaisement, pendant lesquels, chaque jour, sans s'en rendre compte, il avait commis la faute infime, impardonnable, de n'être plus sur le qui-vive pour se tenir à sa hauteur, près d'elle qui l'avait accepté.Le vrai courage, que je n'ai pas, c'est celui de tous les instants. La longue patience. Je lui demandais tout – d'être là, de magnifier, seulement en lui montrant, le monde qu'elle m'avait ouvert. Mais j'avais tant à faire dans ce monde qui n'existait que par elle que je n'avais plus de temps ni d'attention pour elle." [p.11]
Catherine est lointaine, souveraine. Elle n'apparaît jamais dans le récit : un vide, une absence, le texte omet délibérément de la situer et de la décrire. Puis cette décision de lui écrire. L'avenir du narrateur dépend désormais d'elle. Il estime à quatre jours le délai adéquat pour recevoir réponse. Sans quoi, il en finira. Dans un débarras, il a retrouvé un vieux fusil Moser et des cartouches.
On trouve aussi, intégrés dans le roman, des fragments plus érudits [voir note en bas], une approche personnelle de Gustave Flaubert – style, détachement, lucidité pessimiste – à travers les deux lourds volumes entoilés de rouge des œuvres du Normand, dont le narrateur relit les romans de jeunesse. Il perçoit chez le jeune Flaubert une visée dévastatrice dans laquelle il se retrouve.
Flaubert, adolescent sans joie ni illusions, écrivait pour "étouffer le lecteur". Deux agonies différentes, selon les textes : " [...] l'une où la victime, le lecteur sent tomber progressivement ses défenses, ses croyances, et se découvre à la fin n'être plus rien ; l'autre prompte, d'une soudaineté stupéfiante, mais qui pareillement retire à qui sans y voir malice avait ouvert ces pages l'ignorance miséricordieuse, la certitude primordiale qui l'accordaient à lui-même et à l'univers. La simple jouissance d'exister." [p.67]
Puis ces mots du narrateur désenchanté, sur Flaubert toujours : "Pour me défaire de tout, me montrer le monde sous ce jour blême, terrible, où rien ne vaut plus, il faut que tout le premier il ait lui-même dépouillé toute espèce de réalité, résilié tous les attachements, abdiqué toute identité. Cette voix blanche, inhumaine, d'après 1856 [publication en feuilleton de "Madame Bovary"], qui ternit tout ce qu'elle dit, et qui me concerne puisqu'elle parle de la vie, des lectures, de l'amour, de l'histoire, de Paris, de la chasse, aussi, elle vient d'un qui en a fait son deuil, qui est mort au monde et qui en parle comme la mort. C'est contre ça que les bourgeois se sont insurgés, cette démoralisation immense et qui n'a pas de nom." [p.96]
Après tout cela, le lecteur voit avec surprise s'ouvrir le dernier fragment, le chapitre VI, marqué par les palpitations d'un vrai roman noir. Le suspense est double, d'une part Catherine et la lettre, de l'autre, la course contre la mort, inopinée, devant ses voisins furieux de se voir interdire de braconner sur ses terres. Ironie du sort : lui qui voulait se donner la mort avec un fusil, on lui tire dessus.
Un très bon roman, âpre, on dirait Faulkner. Ne parlons pas de l'écriture dont on sait les lettres de noblesse de l'auteur.
Autres lectures de Pierre Bergounioux sur Marque-Pages : "Jusqu'à Faulkner", "C'était nous", "Cousus ensemble".
Note :
Le narrateur de "Catherine" est à l'aise pour analyser les visées – conscientes ou non – des œuvres du jeune Flaubert, car Pierre Bergounioux, dans les années 1970, a mené à bien une thèse de littérature, dirigée par Roland Barthes, qui détaille les écrits de jeunesse de l'écrivain afin de faire apparaître l’« imago » structurant l’imaginaire flaubertien.

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