12 octobre 2013

Mots à la bouche

Je sais encore les mots qui rouillent sur ma langue depuis des années, je sais parfaitement ceux qui me fondent dans la bouche, ceux que je peux à peine avaler, à peine extraire de moi. Au fond, ce n'étaient pas tellement les choses que j'avais de plus en plus de mal à acheter ou à voir, c'étaient les mots les désignant que je ne pouvais plus entendre. Deux cents grammes de veau. Comment avoir ça sur la langue ? Non que je tienne particulièrement aux veaux. Même chose avec: une livre de  raisin, du lait frais, une ceinture en cuir. Tous les objets en cuir. Une pièce, mettons un schilling, ne soulève pas dans mon esprit le problème du trafic monétaire, des dévaluations ni de la couverture-or, non: j'ai tout à coup dans la bouche un schilling léger, rond, un schilling qui me dérange, à cracher.

Ingeborg Bachman - Malina

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