30 août 2016

Le nom d'une île

Cône de lumière sur la nappe à une heure tardive, une femme seule dans une cuisine, tandis que la radio diffuse des flashes sur le naufrage de Lampedusa. L'esprit s'emporte, des associations inattendues lui viennent, Burt Lancaster dans "Le Guépard" de Visconti, tiré du roman du prince de Lampedusa, puis le même beau Burt dans "The Swimmer" (Frank Perry). Rapprochements décalés mais pas gratuits, Maylis de Kerangal lofe mais suit le cap, car les deux rôles, le  prince Salina et Ned Merryl, sont "deux versions d'une même humanité" [...] "le prince et le migrant". 

La radio murmure le fil d'informations sur le drame et la veillée est fiévreuse, intense : "quelque chose s'emballe" (p 10),"Je tremble de plaisir et frotte mes paumes l'une contre l'autre..." (p 32), "surexcitée, j'ai imaginé..." (p 45), "Mon cœur s'accélère" (p 66). Les idées fusent, une coulée de lave durcit, il y a vraiment de quoi écrire un livre dont Burt ne sera pas l'objet.

À d'autres stades de la nuit, une méditation sur la mer qui "n'est pas un non-lieu" et rappellent que l'écrivaine est fille de marin ; dans le sillage, de magnifiques pages sur les îles – la littérature en a fait son miel – en citant Michel Foucauld, "ces autres lieux [faits d'] une espèce de contestation à la fois mythique et réelle de l'espace où nous vivons". Maylis de Kerangal s'engouffre dans toutes ces brèches pour livrer des considérations portées par une écriture «viscérale». 

Et le paysage surtout :  "Je me dis parfois qu'écrire c'est instaurer un paysage", dans un détour par une leçon inaugurale de Gilles Clément au Collège de France en 2011 où il convoque les non-voyants pour expliquer les sens du paysage. 

Ne manquez pas, revenez à ces pages-là, il y demeure la mémoire de migrants dans la nuit du monde, définitivement.

"Soudain une voix comme une boule de feu affole la cuisine, 
elle est archaïque et déplacée, vergogna, vergogna [1] ! "
Une succession d'impressions, de minuscules événements négatifs peuvent déclencher l'abandon d'un livre comme je le fis avec "Naissance d'un pont". Me voici définitivement réconcilié avec l'auteure dont ce court récit, dès l'entame, ne m'a pas lâché.

[1] Honte, honte !

15 commentaires:

  1. As-tu lu Réparer les vivants ? C'est mon préféré d'elle. Comme toi Naissance d'un pont m'a ennuyée...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Non, rien lu d'autre, j'étais resté sur l'échec de "Naissance d'un pont". Je l'ai trouvée convaincante en télé aussi (video Grande Librairie).

      Supprimer
  2. Je ne sais plus quel livre d'elle m'est tombé des mains mais merci pour le conseil de celui-là. La photo remue le coeur.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est court, difficile de le classer dans les romans, il bouillonne d'idées.
      La photo : je n'en connais pas l'auteur. J'ai désaturé les couleurs (CS5) car les tons vifs dénotaient avec le fond de l'article.

      Supprimer
  3. je n'aime pas l'auteur mais je sujet oui, et l'écoute des infos ce matin qui annonçaient 6500 personnes ayant fait naufrage hier est ignoble

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'ai entendu, coïncidence. Je serais curieux de lire "Réparer les vivants", il y a eu beaucoup d'avis élogieux.

      Supprimer
  4. Je n'arrive pas à la lire ; je vais faire une tentative avec le petit livre sur un cuisinier "un chemin de table".

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bonne lecture de celui-là, alors.

      Supprimer
  5. A lire donc, pour penser aux personnes davantage qu'aux nombres - avez-vous entendu le beau témoignage de Waleed Obeed hier au JT, demandeur d'asile syrien à Tournai ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne l'ai pas vu hier mais le découvre à l'instant, merci.
      Je crois que l'on ne résoudra pas ce problème simplement avec les sentiments charitables que nous éprouvons – j'allais écrire évidemment, mais... j'ai vu la réaction de personnes assez proches qui habitent une commune d'Ardenne où sont logés des réfugiés depuis quelques mois : leurs propos, leur méfiance aiguë n'ont rien à voir avec l'indignation de Maylis de Kerangal pour le sort des migrants de Lampedusa.

      Supprimer
  6. Un livre qui m'intéresse, les points de vue sont si différents d'un pays à l'autre. Ici il y a des lunes que les migrants, à travers Ceuta et Melilla, Gibraltar, arrivent...mais pour essayer de regagner un pays plus riche que nous. De fait beaucoup de gens ici sont prêts à accueillir des familles de migrants syriens ou autres mais eux ne choisissent visiblement pas l'Espagne qui croule sous le chômage...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. L'image brute scandalise : des gens se noient parce qu'il fuient un enfer et cherchent un avenir meilleur. C'est le livre de M de Kerangal : la révolte, l'indignation.

      Mais accueillir tous ces gens n'est pas une mince tâche – pour autant qu'on le souhaite,ce qui n'est pas gagné, voir mon commentaire plus haut – car il faut leur proposer quelque chose de digne et acceptable, pour eux, pour nous : cours de langue, formations, etc...

      Supprimer
    2. Ce qui est digne et acceptable pour eux, ce qui l'est pour nous : vaste débat.

      Supprimer
  7. Je l'ai lu avant l'été. Ce récit est un petit bijou ! petit bijou qui supportera, j'en suis sûre, la relecture...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tout à fait d'accord. Merci d'enfoncer le clou !

      Supprimer