18 juin 2017

Anne s'en ira...

"Tout à coup il vit ces soirs de septembre à Paris — ces soirs bleus de septembre où la lumière mourante de l’été a la douceur des paupières, quand le soleil s’est couché derrière les bois de Sèvres, quand les réverbères sur le pont, les baies phosphorescentes de l’usine Renault, les fenêtres sur l’autre quai ne brillent pas encore, ni les étoiles, il n’y a plus de lumière et tout n’est plus que lumière, même cette femme en corsage rouge qui tend du linge sur une péniche, tandis que reviennent, du tennis de Boulogne, les derniers joueurs de la saison. Un peu avant sept heures, le viaduc halète et tremble, un cendrier vibre contre le marbre de la cheminée, les vitres sifflent. Mais bientôt la douceur de la lumière l’emporte, étouffe le fracas des aiguillages, la fumée, le bruit des autos qui passent en seconde au carrefour, le mugissement d’un chaland… Et entre tous ces soirs bleus de septembre, il vit soudain se lever un seul soir, le dernier soir, le soir unique où, adossé à la grille, il les regardera monter dans la quatre chevaux grise, le visage tourné en arrière que la vitre brouille, que la distance efface, la voiture difforme, avec les valises sur le toit, diminuant jusqu’au tournant, et comme le soit sera presque tombé il verra le feu rouge du frein s’allumer, chavirer, disparaître ; alors sans doute il remontera dans sa chambre, il errera dans toutes les pièces, courra d’épave en épave, une ceinture blanche, un vieux bracelet, un foulard, et c’est alors seulement qu’il entendra les bruits que lui auront cachés la fièvre, l’angoisse du départ – portes qui claquent, valises qui se ferment, appels, escaliers montés et descendus quatre à quatre, « Maman, où as-tu mis mon passeport ? » « Qu’est-ce que tu fais de tes babouches, tu ne les emportes pas ? » qu’il reverra sa petite figure exténuée par la messe de mariage, le déjeuner, la réception, les sourires, préoccupée par mille idées fixes, mille soucis matériels où il n’entrera pas, les yeux à la fois excités et battus, passer et repasser devant lui sans le voir, et qu’il sentira sous ses lèvres la joue qu’elle lui aura tendue dans la rue, trop vite, sans qu’il en ait conscience, sans qu’il puisse penser à en fixer le goût, la douceur dans sa mémoire ; sans qu’il voie même monter, d’un seul bond élastique, un chat de gouttière sur le parapet du pont. Et pourtant le goût de ce baiser, le chat, le moindre détail de cette seconde-là resurgiront tout à coup devant son regard pour jamais. Contre ce mur l’une de ses valises était longtemps restée ouverte, dans ce fauteuil, une heure plus tôt, elle s’était laissée tomber en soupirant, une heure plus tôt, une heure seulement elle était là, il pouvait encore poser un doigt sur sa main, une main sur ses cheveux, il pouvait lui parler et elle aurait répondu, il pouvait crier et elle l’aurait regardé. En bas, dans sa salle à manger, des sandwiches à demi mordus traîneront dans les assiettes, des noyaux d’olives, les papiers des petits fours. La fumée d’une cigarette oubliée montera doucement à contre-jour, des traces de rouge à lèvres resteront sur les coupes."

Jean-René Huguenin - La côte sauvage


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À l'heure où vous lisez ceci, nous sommes envolés sous d'autres cieux pour quelques jours. 
Je serai normalement régulièrement connecté. 
À bientôt.

10 commentaires:

  1. Sortie métro Pont de Sèvres, les quais, la côte de Sèvres (qui lors d'un orage mémorable, laissera partir bitume, poubelles, autos), les "Bureaux de la Colline", l'île Seguin étaient mon horizon en 1980-84. Je travaillais sur les études de fab de la Super 5, entre les souvenirs des grandes grèves de la décennie précédente et la forte concurrence japonaise, le début de la fin d'une époque.

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    1. Heureux de vous avoir rappelé un époque marquante, nous avons tous des lieux de travail et de vie disparus qui représentent une génération, un projet, des événements de l'actualité. Pour ma part il s'agissait d'un site hôspitalier à Liège, aujourd'hui éteint (non encore réaffacté) pour un CHU sur la colline.

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  2. Extrêmement visuel tant chaque lumière, détail est finement écrit, décrit.
    Bonnes vacances Christian!

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  3. Quel style ! Merci pour cet extrait et pour le portrait de Jean-René Huguenin dans le billet précédent. A votre tour, vous donnez envie de le lire.

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    1. Le style, oui, et ce passage inattendu, comme une vision dans les débuts du livre, qui traduit la préoccupation du personnage.

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  4. Quel bel extrait ! Bonnes vacances :-)

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    1. Merci d'apprécier, à l'ombre et au frais, bref la sieste, je vous salue Margotte
      :-)

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