17 avril 2018

Faulkner : limites et pouvoirs du langage

Nous avons déjà effleuré, dans "Le bruit et la fureur", les failles significatives du discours de Faulkner. "Tandis que j'agonise"(1930), ma lecture préférée parmi les romans du début, offre à André Bleikasten ("Une vie en romans", pp 256-275) un terrain propice pour prolonger la réflexion sur les vides du langage. 

Il note deux trous entre les mots : le cercueil dessiné au cœur de la description du travail de Cash qui le fabrique pour sa mère Addie ; plus loin dans le monologue d'outre-tombe de celle-ci, il n'y a pas de mot pour dire son sexe lorsqu'elle perdit sa virginité. Ces vides signalent (au moins) des absences/béances.


Les vides sont aussi dans les mots : "Quand il fut né, j’ai compris que le mot maternité avait été inventé par quelqu’un qui avait besoin d’un mot pour ça, parce que ceux qui ont des enfants ne se soucient pas qu’il y ait un mot ou non. J’ai compris que le mot peur avait été inventé par quelqu’un qui n’avait jamais eu peur, le mot orgueil par quelqu’un qui n’avait jamais eu d’orgueil." Dans son monologue, Addie accuse les mots de leurrer. Elle expérimente que les mots" ne sont pas appariés à leurs référents", traduit Bleikasten. 

La puissance insidieuse du langage est révélée à Addie lors de sa seconde grossesse : "Il me semblait qu’il [Anse, son mari] s’était joué de moi, que, caché derrière un mot comme derrière un écran de papier, il m’avait, à travers, frappée dans le dos." Mais Anse a été floué aussi : "j’ai compris que j’avais été trompée par des mots plus vieux que Anse ou amour, et que le même mot avait trompé Anse aussi".  Carence des mots aux perfides pouvoirs.

On est dans le pur Faulkner, être tourmenté aux prises avec les incertitudes du langage et les inquiétudes de l'écriture, folle entreprise. 

Bleikasten poursuit : "Les hommes croient pouvoir se servir du langage pour agir dans le monde et sur le monde, mais le langage se joue d'eux, les poussant à des actes qu'ils n'avaient nulle intention de commettre. L'ordre du langage s'avère en dernier ressort aussi contraignant que l'ordre biologique ou l'ordre social, et chacun y est pris dès avant sa naissance jusqu'après sa mort. Pour qui y cherche un lieu de vérité, il ne peut être que la rencontre décevante d'un vide. Mais cette forme vide a l'efficace d'une force active, et  personne n'échappe à la tyrannie de sa loi."


J'ai des scrupules à m'emparer davantage du travail d'André Bleikasten, qui mentionne encore l'ironie du propos de l'héroïne tragique Addie (car elle s'exprime en exaltant les mots, malgré tout, et son testament venu de nulle-part, nul ne le lira, sinon nous lecteurs) et s'avance sur le pari d'écrire de Faulkner, tenaillé par les limites et le pouvoir des mots, mais aussi par le travail d'artisan qu'ils requièrent. 

L'ouvrage, d'une grande richesse sur le plan de l'analyse des romans, est difficile à trouver aujourd'hui, mais toute bibliothèque devrait en disposer.

15 commentaires:

  1. Ma bibliothèque est 'riche' en Faulkner, Le bruit et la fureur m'a beaucoup plu et j'aimerais bien continuer. Sinon, le titre que vous présentez est aussi présent, dois-je commencer par lui ou le roman?

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    1. Vous me demandez s'il faut commencer par le livre de Bleikasten ou "Tandis que j'agonise". Le premier reprend une analyse approfondie et absolument géniale, des romans de Faulkner, mais vous ne le lirez pas d'une traite, j'en serais pour ma part incapable, et cela n'a aucun intérêt (sinon les quelques première pages plus biographiques). Il convient de lire d'abord un (ou plusieurs) roman(s) et de les éclairer par le travail de Bleikasten.
      "Tandis que j'agonise" m'a plu, une structure narrative étonnante, le récit est vu à travers une grande quantité de personnages, importants et secondaires. Bleikasten m'en a donné quelques clés (il subsiste toujours des zones d'ombre après lecture de l'Américain), comme cet article l'atteste.
      Pour prolonger avantageusement les romans difficiles de Faulkner tels que "Le bruit et la fureur" ou "Sanctuaire", il y a aussi deux merveilleux Foliothèque (Pitavy et Bleikasten).
      Si vous désirez lire quelque chose de plus «conventionnel» parmi les premiers romans, il y a "Lumière d'août". Je n'ai pas encore lu ce qu'en raconte Bleikasten.
      Je lis actuellement "L'intrus". On n'est plus dans le roman hermétique comme "Le bruit et la fureur" mais cela reste costaud. Chaque page est matière à ralentir, s'arrêter, à cause de la phrase labyrinthique, d'une image forte mais bouleversante, subtile, pas toujours saisissable d'emblée, d'une idée sous-jacente qui se devine.

      J'espère que j'ai répondu à votre question : lisez « Tandis que j'agonise » et illuminez-le avec les pages 256-275 de « Une vie en romans ».
      Pour ma part, quand je lis Faulkner, je ne cours pas. L'histoire, les faits sont secondaires, l'essentiel est ailleurs.

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  2. Merci beaucoup de cette réponse détaillée. J'ai lu Le bruit et la fureur , mais, avant , l'introduction du traducteur, qui était bien utile. (l'essentiel n'est pas l'histoire donc ce n'est pas grave de la connaitre avant)
    Ensuite je verrai, j'ai repéré Lumière d’août. Cet auteur n'est peut être pas réputé facile, mais j'ai plaisir et admiration à le lire, c'est déjà beaucoup. (j'avoue par ailleurs un gros flop avec Ulysses, j'en suis au tiers, et peu de passages m'ont vraiment plu)

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    1. L'essentiel n'est pas de connaître l'histoire, mais il faut quand même avoir lu !! Comment voulez-vous aborder une analyse de roman sans rien connaître des personnages, des relations qui les lient ou pas, de l'objet du roman, du style ? Sans avoir mis le doigt sur ce qui est flou, nébuleux ? sans avoir ressenti les rythmes, éprouvé la temporalité bouleversée ? pointé les carences volontaires ?
      Je veux dire que pour profiter des analyses de Bleikasten (car ce ne sont pas des introductions, il pointe des phrases, des mots, des paragraphes précis), il est mieux de se poser des questions AVANT. Sans quoi vous allez vous ennuyer. Enfin c'est la façon de faire qui me semble la plus profitable.

      Mais vous faites comme vous voulez, c'est à vous de voir.

      Je n'ai pas lu "Ulysse", il a cependant influencé Faulkner.
      Dans les textes antérieurs au "Bruit et la fureur", comme "Elmer", la dette de Faulkner envers Joyce est patente, dixit Bleikasten (p.184) : "dans l'orchestration symbolique du récit et l'utilisation des monologues intérieurs où l'ordre narratif se subordonne à la déroutante logique des associations mentales".
      C'est très flagrant et plus subtil encore dans le roman que vous connaissez (Benjy).

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    2. En relisant votre commentaire, je me demande si je n'ai pas mal interprété votre phrase entre parenthèses. Vous vouliez peut-être dire que lire l'introduction entraîne que l'histoire est un peu spoilée, ce qui avec Faulkner n'est pas grave. C'est vrai.
      Dans un premier temps, j'ai compris que vous ne trouviez pas important de ne pas avoir connaissance de l'histoire, de ne pas avoir lu le livre pour aborder des analyses du genre Bleikasten. Désolé en ce cas. La première partie de ma réponse est non avenue.

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    3. Finalement j'ai de la chance que ma bibli ait conservé (en magasin) le livre de Bleikasten.(voir les commentaires ci-dessous, vous et dominique)
      Pour mes commentaires, j'avoue que souvent je suis trop rapide, passant (dans ma tête) d'une idée à l'autre, et le commentaire est brumeux.
      Mais vous avez su comprendre! Je préfère lire un roman (quitte à sombrer ^_^) avant des études sur ledit roman. Il faut quand même avoir lu, tout à fait d'accord.
      Pour le bruit et la fureur, il s'agissait d'une courte introduction et ça m'a bien aidée. Ensuite j'ai pu admirer la façon dont Faulkner faisait sentir les pensées des personnages.

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    4. Oui, comme vous l'introduction de Coindreau m'a été très utile (j'ai sombré quand même) pour "Le B et la F". En persévérant dans les lectures et analyses, je finis par maintenir la tête au-dessus de l'eau.
      Et puis, rôdé, ça devient passionnant.
      Belle journée.

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  3. une des bio que j'aimerai avoir mais c'est introuvable
    la bibliothèque chez moi l'avait mais je pense en trop mauvais état et du coup elle est devenu indisponible
    mais en attendant j'ai commandé le tome 1 de Faulkner en pléiade et je compte bien lui consacrer l'été qui vient

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    1. Chouette ! Nous échangerons là-dessus ! Dans la Pléiade, vous trouverez de belles analyses également, par Michel Gresset je crois pour le premier tome, les Pitavy et Bleikasten apparaissent dans les tomes suivants. J'aimerais posséder ces ouvrages, un jour peut-être...
      Le livre de Bleikasten : j'ai eu du bol, trouvé quasi neuf chez chapitre.be (depuis repris par "Le Furet du Nord") pour 30€. Je ne le vois plus à vendre, nulle part.

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  4. Bonjour Christw, jamais lu du William Faulkner. Honte à moi! Merci pour ce billet qui donne envie de s'y plonger. Bonne journée.

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    1. J'espère que vous le lirez un jour et surtout pas de honte !
      Bonne journée.

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  5. Je suppose que pour apprécier le livre de Bleikasten il faut relire d'abord Faulkner ou au moins bien se souvenir de ses romans. J'ai à mon programme la relecture de cet auteur que j'ai un peu oublié, si je le fais je lirai Bleikasten.

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    1. Ce n'est pas un livre qui se lit d'une traite. C'est mieux d'avoir lu un ou plusieurs romans de Faulkner, bref de s'être impliqué avec cet écrivain pour tirer profit de "Une vie en romans".
      Il est possible de lire les premiers chapitres qui sont consacrés aux premières années de la vie d'auteur de l'Américain, pour apprendre à le connaître. Sinon, ce n'est pas vraiment une biographie, sa personnalité est approfondie à travers ses écrits. Le dernier lien de mon compte-rendu propose un avis parlé (Nathalie Crom).
      Pour (ré)aborder Faulkner,il y a aussi ses nouvelles, si vous voulez.

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  6. Tiens, je n'ai jamais lu "Tandis que j'agonise", je crois bine même que ce titre m'est inconnu. Vous l'avez apprécié, cela me suffit pour retourner vers Faulkner depuis longtemps (un peu) oublié. Comme Dominique je m'y replongerai avant d'aborder le (génial dites-vous)livre de Bleikasten.
    Bonne journée, estivale chez vous me dit la radio!

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    1. Oui il fait superbe, l'été est là en avril.
      J'espère que nous aurons l'occasion d'échanger sur cet auteur parfois un peu âpre (c'est peu dire), mais qui propose de grands moments de lecture. Bonne journée Colette !

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