Affichage des articles dont le libellé est Faulkner. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Faulkner. Afficher tous les articles

12 mars 2021

Musique dans le texte

Le fait que Faulkner ne parle que parcimonieusement et de façon machinale, presque stéréotypée selon Lomax et Glissant, de la « musique nègre », n'implique pas qu'elle ne soit pas là, au cœur du texte : sinon décrite du moins écrite, transposée, restituée jusque dans les sauts associatifs, les brouillages, les double voire triple sens, l'ironie et la parodie, la ruse et l'insolence, la détresse ou la jubilation (Every day I have the blues chantait Joe Williams sur les riffs soutenus, enjoués, et le rythme fortement balancé de l'orchestre de Count Basie) qui caractérisent les paroles du blues, mais aussi dans ce qu'elles supposent de connivence (nous verrons de quoi elle peut être faite). Peut-être le magnétophone était-il plus dans sa tête que sur la table pliante. Et, sans doute, était-il suffisamment – tellement ? – imprégné de la culture de son milieu social et culturel, y compris celui des Noirs, ses voisins, pour n'avoir d'autre souci que de s'y enfoncer un peu plus afin d'en dégager les ressorts intimes, et non de s'en distancier pour en faire un froid objet d'étude. La musique des Noirs n'est pas chez lui un fond de décor ; elle n'est pas une bande-son. [p 124]

[...]

En bref, cette inspiration, cette influence, cette présence du blues n'est pas tant à rechercher au niveau du contenu langagier – les paroles restent des paroles de Noirs adressées à des Noirs – ni de la scansion musicale proprement dite, qu'au niveau de ce que, faute de mieux, on peut appeler la structure orale du blues qu'il a tenté de transposer, me semble-t-il, dans des passages entiers de ses romans ou de ses nouvelles – en particulier dans les soliloques – et qui expliquerait certaines étrangetés de style ou certaines fantaisies de construction. [p 126]

Jean Jamin - Faulkner - "Faulkner - Le nom, le sol et le sang"

8 mars 2021

Yoknapatawpha : portée anthropologique

Clarence Holbrook Carter - Tidewater (1945)

Jean Jamin s'est intéressé aux rapports entre anthropologie, littérature anglo-saxonne et musique.

En guise d'illustration à son essai "Faulkner - Le nom, le sol et le sang", il a présenté un diaporama sonorisé en 2011 lors d'un séminaire ["Modélisation des savoirs musicaux relevant de l'oralité"]. Découvrez-le [deux parties P1P2] pour voir autrement l'univers romanesque de Faulkner ou si vous envisagez ce livre que lui consacre l'anthropologue.

Une telle approche, aussi modestement artistique qu'elle soit, entre-t-elle dans la démarche anthropologique, vouée d'abord à la science ? Jamin n'en doute pas, et cite [désolé pour le son] Alfred Métraux à son ami Michel Leiris, se promenant à Port-au-Prince en 1948, contemplant les gens et la brume : "Comment peut-on restituer toute cela, sinon par la poésie" ? L'ethnologue ne saurait faire abstraction de ses émotions lorsqu'il est au contact d'un monde qu'il observe, qu'il soit réel ou reflet inventé comme celui de Faulkner. Ceci explique que "Le nom, le sol et le sang", qu'on lira sur un fond de blues et de jazz, est beaucoup plus qu'un livre d'anthropologie, on y apprécie un connaisseur de Faulkner, de littérature et de cet ancien Sud qu'il appréhende avec cœur et esprit, ce qui en fait tout le sel.

Préambule crucial, la pertinence de l'intérêt de l'anthropologue, en tant que scientifique, pour l'œuvre de Faulkner est exposée dans le premier chapitre – "Une étrange altérité" : la fiction fait plus que donner au lecteur à voir autrement, elle donne aussi à penser autrement. Les procédés, les structures et le langage déstabilisants, obscurs – une autre langue – de l'Américain confrontent le lecteur à une altérité, un dépaysement, à un "clivage du moi", semblables à l'expérience ethnographique au contact de manières de vivre et d'être exotiques.

Jean Jamin interroge les liens sociaux et familiaux de la société du Mississippi faulknérien. Pour cela, il explore trois notions, nom, sol, sang, selon l'hypothèse que c'est par elles que passe le lien entre anthropologie et littérature : "l'œuvre de Faulkner, tout entière située dans la seconde, apporte quelque chose à la pensée de la première, avec cet avantage qui n'est pas mince de s'aventurer là où l'ethnologue ne peut aller, c'est-à-dire dans la conscience (ou l'inconscience) des gens qui peuplent et parcourent son univers romanesque".

L'analyse ethnologique est davantage poussée dans le chapitre V, "Le sang et le nom", où fleurissent des schémas généalogiques mémorables composés à partir des romans, afin d'appuyer les notions propres à l'anthropologie sociale, comme filiation et alliance, endo/exo-gamie, inceste. On note que, chez les McCaslin, l'inceste se reproduit à quatre générations d'intervalle. On trouve, chez les Sartoris, un inceste dit pot-au-feu, suivant l'expression de Françoise Héritier, qui qualifie les rapports entre membres d'une famille avec la même personne extérieure (deux sœurs ont le même amant, père et fils ont la même maîtresse, etc.).

Les McCaslin d'après "Descends, Moïse"

Dans les sociétés à maisons européennes étudiées par Lévi-Strauss, où les "noms de race" disparurent au bénéfice des "noms de terre", il apparaît dans le Sud faulknérien que ces derniers achoppent à supplanter les premiers et à s'enraciner : "Le nom, le sol et le sang se trouvent placés dans une relation de mutuelle disjonction (le nom ne «donne» pas le sol pas plus qu'il ne «donne» le sang, ni le sol le sang, etc.) ; ils ne se déclinent pas à l'ablatif quels que soient les efforts entrepris par chaque maître de maison pour marquer la terre de son nom et blanchir sa race par transmission de son sang.

Une société à maisons s'entend comme une forme d'organisation fondée sur une personne morale détentrice d'un domaine, composé à la fois de biens matériels et immatériels, qui se perpétue par la transmission de son nom, de sa fortune et de ses titres par alliance ou filiation, ou les deux à la fois. La filiation y vaut l'alliance et l'inverse. Ceci n'est plus possible dans le comté de Yoknapatawpha à cause de l'introduction de la ligne de couleur qui rend l'équivalence impossible. 

La règle de la goutte de sang noir fait qu'une lignée ne sera plus que noire quelle que soit l'apparence physique (malédiction de Joe Christmas dans "Lumière d'août"). Jamin indique dans les arbres généalogiques la circulation des humeurs – sang, sperme, lait – afin de mieux comprendre ce que Faulkner a su mettre en intrigue. Une blanche ne peut avoir un enfant d'un homme noir. Une blanche ne peut allaiter un enfant noir. 

Autre considération, la double illégitimité qui marque la possession de la terre dans le Sud interdirait que le nom pût s'y enraciner. On s'est approprié une terre à laquelle les Indiens appartenaient, puis on l'a exploitée par une main d'œuvre servile issue d'un trafic qui sera condamné et aboli par la plupart des nations dites civilisées. Les Blancs (ou leurs ancêtres) sont venus dans le nouveau Monde pour se refaire un nom ; un nom que cette terre acquise de la sorte ne saurait légitimer. Le nom sauvage Yoknapatawpha donné par Faulkner à son comté semble marquer son inaliénabilité.

Voilà l'échec du Sud que matérialisent les images de grandes demeures dévastées des plantations"Le passé de la conquête territoriale et de l’économie esclavagiste (ainsi que le présent de la ségrégation dont les Noirs sont les victimes) empêche de croire vraiment en l’âge d’or d’une autochtonie heureuse héritée". (Gaetano Ciarca)

Tempera sur toile(1952) - Andrew Wyeth

En tout ce qui a trait au racisme, l'attitude de l'homme Faulkner ne fut pas à la hauteur du romancier : "Face à la question noire, Faulkner s'était mis finalement dans la position que, de gré ou de force, il assignait non seulement à ses propres personnages mais à ses propres lecteurs, appelés à devenir les témoins d'un drame qui ne semblait que lointainement les concerner, [...]". Il ne fut certainement pas un écrivain engagé. Un prix Nobel confère une autorité morale et intellectuelle symbolique que la communauté noire ne put lui reconnaître, malgré ses œuvres.

"... alors que ses fictions inoculent constamment le doute sur les aberrations et les idioties de l’identité, son vécu l’empêche de s’extraire de la gangue raciste affectant les lieux où il est né et qu’il raconte comme s’il s’agissait d’un ailleurs.(Gaetano Ciarca)


En tentant de n'être qu'un peu complet, le risque est de dénaturer le sujet de Jean Jamin, j'espère néanmoins que vous en saisissez le souffle et la science. Si l'on veut être au diapason, mieux vaut avoir lu quelques œuvres du romancier. L'ouvrage est toutefois abordable sans la nécessité d'avoir lu "Absalon, Absalon!", "Sartoris", "Les Invaincus" et "Descends, Moïse" qui mettent en scène les «maisons» aux étonnantes généalogies (Sartoris, Sutpen, McCaslin) évoquées plus haut. 

Quid de la musique «nègre» chez Faulkner ? Afin de ne pas alourdir le compte rendu, je proposerai prochainement deux ou trois extraits qui synthétisent la réflexion de Jamin à ce propos.

15 février 2021

Reading Faulkner

 

Lire Faulkner minutieusement s'apparente à redevenir étudiant, car il faut se frotter aux versions originales.

Les auteurs de "Reading Faulkner Collected Stories" (2006) dans leur introduction : "Nous avons découvert au cours du travail d'annotation de ces nouvelles que Faulkner connaissait bien ce à quoi il se référait lorsqu'il désignait, même incidemment, des personnes, objets, événements ou mouvements de domaines esthétiques, politiques ou historiques. Son public, en revanche, ne connaît peut-être pas Robert Ingersoll, sans parler de l'importance de sa philosophie pour le personnage principal de "Au-delà", n'a peut-être jamais entendu le beau rythme des os du marin ivre "knocking together and together" de T.S. Eliot et ne sait probablement pas utiliser un middlebuster.[trad. christw] 

Le projet de ce guide est de réparer ces lacunes en contextualisant mais aussi en annotant, dans l'ordre et ligne par ligne, les quarante-deux nouvelles du recueil "Collected Stories"(1950), celles que Faulkner avait lui-même sélectionnées pour l'anthologie. Chaque analyse est précédée d'une belle introduction, avec un aperçu d'éléments critiques. Il y a derrière tout cela un grand travail d'équipe – lecteurs, étudiants, enseignants universitaires – qui permet une approche mieux achevée de chaque nouvelle. La lecture du Nobel de littérature 1949 devrait s'avérer moins daunting, dit la quatrième de couverture, ce qu'on peut traduire par moins intimidant, mais aussi par moins décourageant.

Index du recueil "Collected Stories"

Muni d'une version numérique de l'original des "Collected Stories" (dictionnaire anglais-français à portée, quand même) et des traductions (oui, il faut un peu jongler), l'on peut revoir certaines histoires qui avaient plu, surpris et surtout intrigué. Entendons bien, il ne s'agit pas de relire tout en anglais mais d'aller aux passages/mots originaux explicités. De nouvelles portes s'ouvrent, la réflexion s'enrichit de nouveaux horizons, parfois parce qu'un simple terme esquivé trouve sa valeur. Évidemment, il arrive que les inévitables pertes de la traduction, mais aussi d'habiles compromis, sautent aux yeux.

J'ai jusqu'ici expérimenté ce bon outil qu'est "Reading Collected Stories" à travers trois textes : "Feuilles rouges", "Le centaure de bronze" et "Mistral". Relues sous cet angle, les nouvelles conservent leur atmosphère, on revoit les lieux et les gens, mais tout devient plus net, comme si l'on y avait greffé une multitude de petits détails intéressants, significatifs. Les flous disparaissent, quelques-uns demeurent, comme lors d'un zoom sur une image en haute définition. L'interprétation personnelle est secondée par les indications et commentaires de spécialistes confirmés.

On apprend par exemple que Faulkner ignorait la réalité historique des Indiens Choctaws/Chickasaws du Mississippi qui n'étaient ni polygames ni anthropophages (ces stéréotypes viendraient de Montaigne), que certains jeux de mots (puns) même explicités demandent une connaissance (trop) fine de l'anglais, qu'une scène burlesque est à l'origine du titre "Le centaure de bronze" ou encore que ce texte fut refusé par l'éditeur de "Scribner's" sous prétexte que le surintendant blanc Snopes y est roulé par Tom-Tom et Turl, deux ouvriers noirs. 
Et un middlebuster est une sorte de charrue avec double versoir pour rejeter la terre de chaque côté du sillon : impossible de le restituer en un mot en version française ("L'incendiaire").

L'ouvrage s'adresse à tout lecteur de Faulkner, débutant ou chevronné, à condition de lire l'anglais.

Il y a beaucoup de lecteurs et lectrices qu'inspire l'univers faulknérien, par goût mais aussi pour des raisons liées à leur domaine de prédilection, tel l'anthropologue Jean Jamin, bon connaisseur de l'œuvre. À suivre un prochain jour à travers "Le nom, le sol, le sang". 

2 novembre 2020

Lire Faulkner

Faulkner par David Levine

"[...]. 
À défaut d'une initiation, ces Treize Histoires fourniront au moins certains points de repère, laisseront entrevoir de temps en temps les portions d'un fil conducteur qui pourrait être de quelque secours au néophyte désireux de pousser plus avant dans la lecture de Faulkner. Quant à l'initiation proprement dite, c'est en lui-même que le lecteur devra la chercher. Et la première chose qu'il lui faudra faire sera de se débarrasser de toute idée préconçue, de renoncer à toute comparaison, à tout rapprochement hasardeux avec les créations contemporaines qui se réclament du genre roman, d'aborder, en un mot, les œuvres de Faulkner comme un monde nouveau, dont les aspects, et, à plus forte raison, les profondeurs, ne sauraient se révéler à lui dès le premier contact, un monde nouveau auquel on doit se soumettre avant de le comprendre, qu'il faut subir avant de l'expliquer. 

Il sera nécessaire, en y pénétrant, d'y apporter le désir et la persévérance de la découverte, de ne point se demander à la première page : "Où veut-il en venir ?" de ne point exiger, au tournant de chaque chapitre, le poteau indicateur qui récapitule le chemin parcouru et vous impose la route à suivre vers un dénouement souhaité, prévu, attendu, mais de savoir parfois induire dans l'inconnu et consentir à se perdre pour mieux se retrouver. 

Quatre siècles d'analyse psychologique, en lui faussant la vision du réel, ont atrophié chez le lecteur français le sens de l'effort. Avant d'avoir cherché à comprendre, il veut tout expliquer, ou, plutôt, demande qu'on lui explique tout ; et la peinture de la vie toute nue, toute simple, sans unité ni continuité, sans lien logique entre les événements, et, partant, dépourvue de cette succession spécieusement ordonnée qu'il nous plaît d'appeler action, lui apparaît comme une indéchiffrable énigme. 

Telle est pourtant, dans le réel, l'énigme au milieu de laquelle nous sommes plongés, avec laquelle nous coexistons, au-dehors et au-dedans de nous-mêmes, sans jamais en percevoir autre chose qu'une simple juxtaposition de brefs et partiels aspects. C'est cela que nous avons nommé la vie. Mais, par le raisonnement qui compare, rapproche, enchaîne, subordonne, et conclut, nous nous en sommes forgé une image toute autre que son authentique figure. Nous l'avons, pour ainsi dire, réduite de force aux trois unités, et c'est tout juste si nous ne nous reconnaissons pas le droit d'exiger de nos semblables, sous prétexte de les mieux comprendre, qu'ils coulent leur existence au moule de la tragédie classique et nous offrent de ce que nous apercevons de leurs faits et gestes un spectacle disposé selon les règles: exposition, conflit moral, action progressive, nœud, péripétie, dénouement. En somme, par suite d'une longue habitude, devenue une seconde nature, le lecteur moyen s'attend impérativement à trouver, dans toute œuvre qui prétend lui restituer l'aspect de la vie, un drame cohérent. De ce fait, ce qu'il requiert d'un roman, c'est beaucoup moins une restitution qu'une explication, et ce qui l'intéresse dans les personnages c'est beaucoup plus l'idée immédiate qu'il peut s'en faire que leur vérité objective. 

Il est à peine besoin de dire qu'aborder la lecture de Faulkner dans de semblables dispositions d'esprit c'est aller au devant d'une complète déception. Car Faulkner n'explique rien. Rilke écrivait à Nanny von Escher au sujet de ses poèmes qu'il est dans leur nature "de donner fréquemment des sommes lyriques au lieu d'aligner les facteurs qui ont été nécessaires pour le résultat". On pourrait, sur un plan différent, en dire autant d'un roman de William Faulkner. Lui non plus n'aligne pas des facteurs, il donne des sommes. Il ne s'évertue pas à discerner des causes, il constate des effets. Une fois ses personnages créés (c'est-à-dire recréés d'après nature), détachés de lui et lâchés à travers le décor qu'il leur a choisi, ils deviennent libres et indépendants. Faulkner cesse de les considérer comme des êtres fictifs, il s'interdit de les observer à travers les lunettes de ses propres conceptions psychologiques ou morales, il se garde de paraître en savoir sur eux plus long qu'eux-mêmes, et, à plus forte raison, que son lecteur éventuel, il se contente de les regarder vivre, de les regarder de l'extérieur, de saisir ce qu'il peut de ces «sommes» que sont leurs gestes ou leurs paroles, dans la succession apparente où il les perçoit, sans ajouter, retrancher, choisir ni classer. Il n'importe pas au lecteur une explication, - la sienne, - il lui propose un témoignage, il le met en présence d'une restitution intégrale de la vie. 

Un roman de Faulkner pose donc exactement les mêmes problèmes, - et dans des conditions sensiblement identiques, - que les données elliptiques et complexes qu'il nous est permis d'extraire d'une observation impartiale de la vie dans sa matérielle nudité. La seule initiation requise pour pour les résoudre est de posséder une vue claire et un jugement net. On conviendra toutefois qu'en cette affaire le rôle strict du narrateur n'est pas de raisonner, mais d'observer, qu'il n'a pas à faire vivre ses personnages, mais à les regarder vivre, qu'il n'est point ici acteur, mais spectateur. Le rare mérite de William Faulkner, en plus de ses dons magnifiques d'écrivain, c'est d'avoir su se borner dans son œuvre à n'être qu'un spectateur."

René-Noël Raimbault, extrait de la "Préface" (1939) de "Treize Histoires" - William Faulkner (Gallimard - folio n°2300, pp.14-17)


Cet avertissement indique une disposition d'esprit appropriée pour éviter d'être désarçonné, et peut-être à jamais découragé, par la lecture de William Faulkner. R-N Raimbault fut le traducteur en français de nombreux romans et nouvelles de l'écrivain.

10 octobre 2020

Grange en feu

But it was too late this time too. The Negro grasped his shirt, but the entire sleeve, rotten with washing, carried away, and he was out that door too and in the drive again, and had actually never ceased to run even while he was screaming into the white man’s face.
Behind him the white man was shouting, “My horse! Fetch my horse!” and he thought for an instant of cutting across the park and climbing the fence into the road, but he did not know the park nor how high the vine-massed fence might be and he dared not risk it. So he ran on down the drive, blood and breath roaring; presently he was in the road again though he could not see it. He could not hear either: the galloping mare was almost upon him before he heard her, and even then he held his course, as if the very urgency of his wild grief and need must in a moment more find him wings, waiting until the ultimate instant to hurl himself aside and into the weed-choked roadside ditch as the horse thundered past and on, for an instant in furious silhouette against the stars, the tranquil early summer night sky which, even before the shape of the horse and rider vanished, stained abruptly and violently upward: a long, swirling roar incredible and soundless, blotting the stars, and he springing up and into the road again, running again, knowing it was too late yet still running even after he heard the shot and, an instant later, two shots, pausing now without knowing he had ceased to run, crying « Pap! Pap! », running again before he knew he had begun to run, stumbling, tripping over something and scrabbling up again without ceasing to run, looking backward over his shoulder at the glare as he got up, running on among the invisible trees, panting, sobbing, « Father! Father! »


[Traduction de René-Noël Raimbault] :
Mais cette fois encore, il était trop tard. Le nègre attrapa bien la chemise, mais la manche tout entière, rongée par les lavages, céda, et le gamin fut hors de cette porte et de nouveau dans l'allée. Il n'avait littéralement jamais cessé de courir, même en criant dans la figure du blanc.
Derrière lui, celui-ci vociférait : « Mon cheval ! Qu'on m'amène mon cheval ! » et, pendant un instant, le garçon songea à couper à travers le parc, à escalader la clôture pour revenir sur la route ; mais il ne connaissait ni le parc ni la hauteur de la clôture couverte de vigne, et il n'osa pas se risquer. Il dévala dans l'allée, le sang bouillonnant, le souffle rauque ; tout de suite il fut sur la route, mais sans la voir. Il n'entendait pas davantage. La jument alezane lancée au galop fut presque sur lui avant qu'il l'eût entendue et, à ce moment encore, il continua de courir, comme si la violence même de son poignant chagrin jointe à la nécessité devait pendant un instant encore lui donner des ailes ; attendant jusqu'à la dernière seconde pour se jeter sur le côté de la route dans le fossé rempli d'herbes folles, tandis qu'avec un bruit de tonnerre le cheval passait, s'éloignait, furibonde silhouette fugitivement projetée sur le fond d'étoiles, de la calme nuit de ce début d'été, qui, avant même que l'ombre du cheval et du cavalier se fût évanouie, se dressa obscure, abrupte, intense : un grondement prolongé, vertigineux, irréel, qui voila un instant les étoiles. Alors le gamin bondit de nouveau sur la route, courant de nouveau, sachant que c'était trop tard, mais courant toujours même après avoir entendu le coup de feu et, un peu plus tard, deux coups de feu, s'arrêtant alors sans se rendre compte qu'il avait cessé de courir, en criant : « Papa ! Papa!» se remettant à courir avant d'être conscient qu'il avait commencé, butant, trébuchant sur quelque chose, se relevant sans cesser de courir, apercevant par-dessus son épaule, en se relevant, la lueur éblouissante, continuant de courir parmi les arbres invisibles, pantelant, sanglotant : « Père! Père ! »

William Faulkner - "L'incendiaire" ("Histoires diverses")

9 octobre 2020

Rendre le «faulknérien»


Voici dix-sept nouvelles parmi les cent-vingt-quatre que je dénombre de l'auteur. E
lles enrichissent la chronique du comté de Yoknapatawpha, cette région fictive du Deep South bien connu du lecteur faulknérien. Je les ai trouvées de qualité inégale, la plupart sont excellentes, d'autres m'ont ennuyé, peut-être simplement parce que je ne souhaitais pas à ce moment faire l'effort requis pour les appréhender, car on le sait, aucun écrit de Faulkner n'est du tout-venant à lire normalement
De ces "Histoires diverses", je relirais volontiers "Les hommes de haute stature" ("The tall men"), "Deux soldats" ("Two soldiers"), "La broche" ("The brooch") ou "L'incendiaire" ("Barn burning"). Par contre, mon flop ira à "Ils ne périront point" ("Shall not perish"), à la conclusion ridiculement nationaliste. 

Tant de nouvelles : ne serait-il opportun de se procurer le volume de La Pléiade qui les rassemble toutes ? Un article de "En attendant Nadeau" (Claude Grimal) ne trouve pas cela justifié, d'abord parce que posséder toutes les nouvelles serait affaire de spécialistes, puis les textes courts de Faulkner sont de qualité très inégale, avec "des textes pour beaucoup de si faible intérêt que même le très pratique argument «intellectuel» (le fameux «éclairage» sur «l’apprentissage», «le devenir», le ceci ou le cela d’un écrivain) aura du mal à convaincre".

Il arrive que les nouvelles de Faulkner soient des textes annexes de romans, car elles reprennent des personnages de grandes familles qui composent la trame de l'œuvre romanesque : ainsi, j'ai un très bon souvenir d'un petit Folio avec "Septembre ardent" et "Soleil couchant", dont l'intérêt ne peut naître que de romans déjà assimilés.

Je trouve dans l'article mentionné plus haut une autre problématique cruciale sur la lecture de William Faulkner, à savoir le rendu du style en langue française :

"[...] les notices conclusives effectuent [...] des mises au point sur des aspects historiques, sociologiques et psychologiques mais abordent peu le domaine stylistique, très difficile à traiter pour une œuvre en traduction. Ce quasi-silence révèle justement la traditionnelle difficulté de la transposition en français. Les traductions de ces textes des Nouvelles, révisées ou réalisées plus récemment, sont l’œuvre de bons ou d’excellents spécialistes, mais c’est comme si le « faulknérien », cette langue si particulière, ne parvenait pas tout à fait à s’y faire entendre.
En effet, Faulkner, quand il est à son meilleur, déploie à l’intérieur des mêmes textes – et ici on simplifie affreusement – une écriture qu’on pourrait dire « aller de soi » parallèlement à une autre qui, suspendant le sens, force à une expérience émotionnelle de lecture très particulière. De cette dernière écriture, il faut saisir la clé tonale qui seule permet, en entendant une voix narrative intermittente et bouleversante, de surmonter les apparentes difficultés d’une syntaxe altérée, du flot d’images, des ambiguïtés et des redoublements, de la précipitation rythmique… Alors s’élève la « sorte de mélopée ou d’invocation », typique de l’intensité dramatique faulknérienne, dont parlait l’écrivain Conrad Aiken. Elle est ici souvent peu perceptible, et la beauté symphonique faulknérienne reste inaudible (tant dans le domaine tragique que dans le registre grotesque [*], qui souffrent tous deux soit de platitude soit de patoisisation)."

Une solution peut être de toujours disposer d'une version originale pour intercepter cette "mélopée", cette "clé tonale". À défaut, lire Faulkner en français peut laisser un sentiment d'inaccomplissement. 

Mais on peut y accéder, l'effleurer. Relisons [extrait prochainement] la course de l'enfant à la fin de "L'incendiaire", dont Claude Grimal écrit que le lecteur y "aura l’exemple d’un des moments les plus saisissants de l’écriture faulknérienne. Il comprendra alors pourquoi toute une génération américaine eut à se plaindre de devoir écrire « dans l’ombre » du génial écrivain du Mississippi ".

[*] dans le registre grotesque, on pense à "Un mulet dans la cour" du présent recueil.

8 janvier 2020

Des nouvelles de Faulkner

On ne va pas reprocher à un poche de ce prix l'absence d'un petit dossier de lecture qui aiderait le novice de Faulkner. Cette remarque en raison de la difficulté immédiatement perceptible de ces textes, toujours déroutants chez l'auteur américain, dont on ne peut apprivoiser certaines finesses que grâce à un bagage suffisant de lectures commentées. J'ai pu lire ici et là quelques critiques affligeantes de personnes qui ont trouvé  abscons ces très bons récits. 
On trouve néanmoins dans le petit "Folio" deux pages de présentation de l'auteur avec l'avertissement que "l'univers de Faulkner est un univers pessimiste, dont la déchéance, le péché, l'expiation par la souffrance forment la trame dramatique", ce que dénie complètement la couverture à l'eau de rose.

Ces quatre nouvelles  diversifiées, écrites en 1930-31, sont tirées de "Treize histoires" (1931). Elles ont chacune pour protagoniste une femme en souffrance [non centrale dans "Chevelure"], et de ce fait possiblement cruelle ou malfaisante.  

14 mars 2019

Pylône

Traduit de l'anglais américain par R. N. Raimbault et Mme G. L. Rousselet.

Je trouve que le huitième roman de Faulkner est fascinant. Au moment de rédiger ceci, je vais vers la préface que j'avais éludée, pour y lire que, parmi tous les livres de l'Américain, Roger Grenier demeura lui aussi attaché à "Pylône". Le sujet profond en est peut-être justement la fascination. D'abord celle d'un pauvre type reporter, dont on ne saura jamais le nom, qui va se mêler et s'attacher à une équipe de courses d'avions. Il est attiré par ces casse-cous ambulants, admire les machines, s'éprend de la femme à la tignasse couleur de maïs qui les accompagne: "Vêtus de cuir, ils ont plus de vitalité, plus de séduction dionysiaque, plus d'intensité sexuelle - leur avion étant déjà par lui-même un symbole sexuel - que le commun des mortels." [Roger Grenier].

17 avril 2018

Faulkner : limites et pouvoirs du langage

Nous avons déjà effleuré, dans "Le bruit et la fureur", les failles significatives du discours de Faulkner. "Tandis que j'agonise"(1930), ma lecture préférée parmi les romans du début, offre à André Bleikasten ("Une vie en romans", pp 256-275) un terrain propice pour prolonger la réflexion sur les vides du langage. 

9 novembre 2017

La temporalité chez Faulkner 2


Le temps affectif

On a vu dans la première partie de la synthèse que Faulkner casse le temps et brouille les morceaux du récit. Dans un roman normal, il y a un récit avec un nœud, l'assassinat du père Karamazov chez Dostoïevski par exemple. Dans la critique littéraire sur "Le Bruit et la Fureur["Situations I", juillet 1939], Sartre écrit que dans ce roman, où Faulkner va au bout de son art, "rien n'advient, l'histoire ne se déroule pas : on la découvre sous chaque mot, comme une présence encombrante et obscène". Il ne s'agit pas d'un simple exercice de virtuosité, une technique renvoie à la métaphysique du romancier et il appartient au critique de la dégager. 

30 octobre 2017

La temporalité chez Faulkner 1

Commençons par remonter au livre qui est à l'origine de cet intérêt pour William Faulkner, l'essai de Pierre Bergounioux "Jusqu'à Faulkner" (chroniques 1 et 2, octobre 2012) qui met déjà le temps sur le tapis. Il y est expliqué que la littérature éprouve des difficultés à dire la réalité du moment vécu parce qu'elle se réalise en décalage, à distance temporelle, dans un endroit très différent de l'action, c'est-à-dire devant la page blanche. L'écrit dirait donc moins la réalité que l'idée que l'on s'en fait quand on n'y est plus impliqué (ou ne l'a jamais été). La thèse de Bergounioux est qu'il a fallu attendre Faulkner (1929) pour que le récit «accomplisse» cette impossibilité de la littérature à donner l'instant vécu (le monologue de Benjy, ses ressentis bruts, dans "Le bruit et la fureur" est sont un exemple) .

Des romans tels que "Le bruit et la fureur", "Tandis que j'agonise" ou "Sanctuaire", et dans une moindre mesure "Lumière d'août", [pour ceux que j'ai lus] adoptent une technique narrative qui privilégie certes des éclairs de présent, mais cassent et brouillent la chronologie, s'évertuent à contourner certains moments cruciaux du récit, pressentis et révélés après leur réalisation par des indices épars. Le lecteur dérouté s'interroge sur la perception du temps dans l'art de Faulkner. Essayons d'élucider cela avec le concours de commentateurs de l'œuvre.


1 mai 2017

Le retour du fils

"Calvin n'articulait point de phrases. Il se contentait de hurler, de jurer : «J' vais te secouer les puces, moi, rugissait-il. Eh, les petites ! Vangie ! Beck ! Sarah ! » Les sœurs étaient déjà là. Dans leurs longues jupes, elles semblaient avoir franchi la porte comme des ballons sur un torrent, et elles poussaient des cris perçants, dominés par la voix du père qui rugissait et tonnait. Son habit – la redingote du dimanche, redingote de riche ou de retraité –  était entrouverte, et il fouillait près de sa taille, du geste de quelqu'un qui cherche son pistolet. Mais il se contenta de détacher une ceinture de cuir et, la brandissant, il se précipita au milieu des trois femmes qui sautillaient comme des oiseaux et poussaient des cris perçants. «Je t'apprendrai, hurlait-il. Je t'apprendrai à t'enfuir de chez moi.» Par deux fois, la courroie s'abattit sur les épaules de Nathaniel. elle retomba deux fois avant que les deux hommes s'étreignissent. 
En un sens, c'était par jeu : une sorte de jeu mortel, mi-sérieux, mi-souriant, le jeu de deux lions, qui aurait pu tout aussi bien laisser des marques que n'en pas laisser. Ils étaient là, debout, face à face, poitrine contre poitrine : le vieillard grisonnant avec son visage émacié et ses yeux pâles de Nouvelle-Angleterre, différent en tous points du jeune homme au nez en bec d'aigle et aux dents blanches qu'un sourire découvrait."

William Faulkner - Lumière d'août 




15 décembre 2016

Le bruit et la fureur (3) : failles du discours

Source François Pitavy (Foliothèque)

La relation au père occupe une place importante dans l'œuvre de Faulkner. L'effacement du père Compson influence ici le comportement des trois fils. Handicapé mental, Benjy compense son absence par le recours à sa sœur Caddy. Le malheureux Quentin souffre de la dérobade du modèle de l'identification et de l'interdiction, nécessaire à la constitution de l'être. 


11 novembre 2016

Le bruit et la fureur (2) : Caddy insaisissable

© garciala.blogia.com

[Celles et ceux qui ne connaissent pas le récit liront utilement le résumé proposé sur Wikipédia]

Tout ce que Faulkner a dit sur la genèse de ce roman conduit à l'image de la petite fille perdue dès que rêvée et à la tentative de la retenir sur la page. On peut penser que les trois frères Compson sont un reflet de la fratrie de l'auteur : il eut deux frères cadets et le personnage de Candace – Caddy – figurerait la sœur qu'il n'a pas eue. [*]

18 octobre 2016

Faulkner : Le bruit et la Fureur (1)


Il aura fallu quatre ans pour que se concrétise le dessein d'aller plus loin avec William Faulkner dans "Le Bruit et la Fureur". La lecture de Bergounioux et son "Jusqu'à Faulkner" (L'un et l'autre) avait engendré deux articles (1 et 2) – je les relis avec satisfaction, c'est assez rare pour le souligner – à l'issue desquels je me promettais d'en venir au fameux roman qui marqua la littérature en 1929. 

13 mars 2016

Les nègres de Faulkner

– J' leu' en garderai pas rancune. Sû' que j' peux ben me permettre de dépenser vingt-cinq cents.
– Vingt-cinq cents, j't'en fous, dis-je. Ce n'est même pas le commencement. Tu oublies les dix ou quinze cents que tu dépenses pour une sale boîte de bonbons de deux cents ou quelque chose de ce genre. Et tout le temps que tu perds en ce moment à écouter cette musique.
– Ça, c'est ben vrai, dit-il. Si je vis jusqu'à ce soir, ça sera vingt-cinq cents de plus qu'ils empo'teront de la ville. Sû' et certain.
– Alors, tu n'es qu'un idiot, dis-je.
– Ben, dit-il, j' discute pas ça non plus. Si c'est un crime, il y aurait ben des forçats qui n' seraient point nègres. [*]

William Faulkner - Le bruit et la fureur (troisième mouvement, monologue intérieur de Jason)


Je vous laisse imaginer la saveur du dialecte noir que Maurice-Edgar Coindreau a renoncé à faire passer dans sa traduction, ce qu'il croit aussi insoluble que la tentative d'un anglais pour reproduire l'accent marseillais.

Mon projet Faulkner, entamé par le plus connu des livres du romancier novateur, va son chemin dans l'effort librement consenti. Aux trois-quarts du roman, j'ai eu le temps de me rendre compte du bien-fondé de sa note d'humour reprise ici il y quelques mois. Une «science» est nécessaire à la lecture de Faulkner.


Archives du blog Trente


[*] Il est périlleux, en français, de rendre la prononciation et les inflexions noires sans tomber dans une langue aux relents coloniaux, ne convenant pas au contexte américain. (Note de François Pitavy dans son commentaire de "Le Bruit et la Fureur")

7 juillet 2015

Impénétrable


LE JOURNALISTE : Certains disent ne pas comprendre ce que vous écrivez, même en lisant deux ou trois fois. Quelle approche leur conseilleriez-vous ?

FAULKNER : Lire une quatrième fois.

7 octobre 2012

Jusqu'à Faulkner - Pierre Bergounioux 1

Éditions Gallimard, collection L'Un et l'Autre, 2002 - 145 pages, 15 € 

Que les choses se lèvent, comme s'il n'y avait pas le livre entre elles et nous, ni l'auteur derrière le livre. Que les choses soient dites, écrites, comme le ferait un petit garçon ! C'est vers ce moment littéraire que courent les cent-cinquante pages brillantes de Pierre Bergounioux. C'est-à-dire jusqu'à Faulkner.