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16 avril 2021

Autres imaginaires

"La fiction peut donc être pour l'imagination et la mémoire de l'individu l'occasion d'éprouver l'existence d'autres imaginations et d'autres imaginaires. Mais cette expérience repose à la fois sur l'existence d'une fiction reconnue comme telle (d'une vue sur le réel qui ne se confond pas avec lui et qui ne se confond pas non plus avec les imaginaires collectifs qui l'interprètent) et sur l'existence d'un auteur reconnu comme tel, avec ses caractères singuliers, et instituant de ce fait avec chacun de ceux qui constituent son public un lien virtuel de socialisation." (p 150)

Marc Augé - "La guerre des rêves" (1997)



15 avril 2021

Le tout fictionnel


Dans "La guerre des rêves", Marc Augé alerte contre ce qui lui paraît être une "crise du sens", c'est-à-dire des symboles et des institutions, dont les causes ont un commun dénominateur, une perturbation du rapport au réel, devant laquelle l'anthropologie a vocation de s'interroger. Écrit à la fin du 20è siècle (1997), le livre retentit d'autant que les phénomènes à la source de cette inquiétude sont plus nets aujourd'hui et la crise pleinement confirmée.
 
Pour cette enquête sur l'invasion du réel par la fiction, l'anthropologue s'est intéressé aux images et à la manière dont elles prennent sens à l'intérieur de systèmes symboliques partagés, notamment comment elles se reproduisent et se modifient à travers l'activité rituelle (chaman Yaruro-Pumé). Il a analysé les perpétuelles interactions entre l'imaginaire individuel et les représentations symboliques collectives, telle la production d'images et d'objets (fétiches, statuettes) qui induisent du lien social. Il a aussi fallu étudier les résistances et les espoirs de l'imaginaire religieux des peuples lors des conquêtes et colonisations.

Un sujet complexe qui recourt à l'anthropologie historique afin d’étudier les actions menées par l'Église contre les païens en Europe et lors des colonisations en Amérique latine (le titre du présent ouvrage est inspiré par ce dernier thème que traite Serge Gruzinski dans "La guerre des images").
 
En outre, les rapports de l'image avec le rêve, la rêverie, la création et la fiction nécessitent de faire appel à la psychanalyse et à la sémiologie.

Une clé pour comprendre cet essai peut être la conclusion de la première partie consacrée à la perception de l'autre :"... tant que la dialectique identité/altérité fonctionne, une affirmation d'appartenance à une collectivité ne peut être conçue ni comme exclusive d'autres appartenances ni comme exclusive de l'affirmation d'identité individuelle. Mais cette dialectique est enrayée aussi bien par les effets de dissolution imputables aux technologies surmodernes[*] que par les effets de glaciation induits par le repli sur les appartenances exclusives. Que la relation au monde se fige ou se virtualise, elle soustrait l'identité à l'épreuve de l'altérité. Elle crée ainsi les conditions de la solitude et risque d'engendrer un moi aussi fictif que l'image qu'il se fait des autres." (p 44) 

Toutes les sociétés sans exclusion ont vécu grâce à l'imaginaire et par les rapports dynamiques qui s'établissent entre les imaginaires individuel et collectif. Le schéma de base sur lequel repose le propos de Marc Augé est le triangle qui lie imaginaire collectif (IMC), imaginaire individuel (IMI) et création/fiction (CF). 
L'époque contemporaine affectée par la surmodernité[*] manifeste un nouveau régime de fiction qui, selon Augé, pose problème.
On a vu, sous l'influence de l'Église catholique, l'imaginaire collectif païen glisser vers la fiction et être remplacé par les représentations du christianisme. Puis, lors de ce qu'on appelle la phase de désenchantement, les grands récits de la modernité (révolution française par exemple) ont gagné l'imaginaire collectif, reléguant le christianisme dans la fiction. 
Mais aujourd'hui les récits de la modernité sont eux aussi happés par le pôle de la fiction et rien ne vient à la place de l'imaginaire collectif : l'individu n'a plus en face de lui que la fiction, mais cette dernière a aussi changé car elle n'échange plus avec un imaginaire collectif.
La nouvelle fiction, que l'anthropologue nomme fiction-image, se situe à mi-distance des anciens pôles IMC et CF, comme si l'un et l'autre avaient glissé vers une position d'équilibre. Le moi qui occupe désormais l'ancien pôle de l'imaginaire et de la mémoire individuels (IMI) peut être dit fictionnel, car il est "incessamment menacé par la fiction-image qui se présente à la fois comme imaginaire collectif et comme fiction alors qu'elle doit son existence à leur élimination, à la disparition simultanée de l'histoire [IMC] et de l'auteur [CF]." (p 157)

Ceci est évidemment très schématique et répond à des situations extrêmes. 

Le développement des technologies utilisées à des fins politiques et économiques entraîne la libération d'une "forme dévoyée d'imaginaire". Quelques observations concrètes.

Marc Augé pointe la télévision, quotidienne et familière, avec son côté liturgique et ses possibilités d'identification et d'hallucination plus insidieuses que le cinéma ; ses fictions sont des copies conformes de la réalité (scènes d'audiences judiciaires par exemple) ; la succession sans rupture des actualités avec un "chatoiement planétaire soumis au contrôle de la télécommande". Avec le petit écran, "la frontière entre réel et fiction se fait moins nette et l'auteur, même s'il existe, est absent de la conscience du téléspectateur" (p 165).

Le tourisme de masse et le tourisme virtuel poursuivent l'entreprise de fictionnalisation. On fait un voyage de loisirs pour revenir avec une vidéo de souvenirs. Visiter le Mont Saint-Michel revient à longer des marchands d'images où le mont est mis en scène et raconté par des artistes connus. Le monde de Disney : portée à l'écran, la fiction revient sur terre pour se faire visiter. Les parcs d'amusement, clubs de vacances, Center Parcs, villes privées en Amérique et résidences fortifiées dans les villes du tiers monde sont des bulles d'immanence, équivalents fictionnels des cosmologies, explique Marc Augé. Elles sont plus tangibles et lisibles mais il leur manque une symbolique, un mode prescrit de relation aux autres et un système d'interprétation de l'événement. Elles ne sont que parenthèses ouvertes et fermées à discrétion. 

Au moment de ce livre qui évoque le Fax et l'internet avec des interlocuteurs sans visage, il n'était pas encore questions des réseaux sociaux tels qu'aujourd'hui. Marc Augé pointait le danger des relations établies à travers les médias, dont il n'est pas question de nier l'utilité ni l'originalité, mais qui peuvent relever d'un déficit symbolique, d'une difficulté à créer du lien social in situ. "Le moi fictionnel, comble d'une fascination qui s'amorce dans toute relation exclusive à l'image, est un moi sans relations et du même coup sans support identitaire, susceptible d'absorption par le monde d'images où il croit pouvoir se retrouver et se reconnaître." (p 175)

L'essai est une mise en perspective théorique, scientifique, de faits préoccupants que nous percevons peut-être intuitivement mais sans les appréhender en profondeur. Bien que le livre soit court (180 pages), il est dense, parfois fastidieux, et ne peut être considéré comme orienté grand public. Espérons que ce compte rendu en esquisse correctement l'essentiel.


[*] La surmodernité selon Marc Augé (source wikipédia) :
  • «surabondance événementielle» : l'époque actuelle produit un nombre croissant d'événements que les historiens peinent à interpréter.
  • la «surabondance spatiale», qui correspond aussi bien à la possibilité de se déplacer très vite et partout qu'à l'omniprésence, au sein de chaque foyer, d'images du monde entier. 
  • l'«individualisation des références», c'est-à-dire la volonté de chacun d'interpréter par lui-même les informations dont il dispose, et non de se reposer sur un sens défini au niveau du groupe.

12 mars 2021

Musique dans le texte

Le fait que Faulkner ne parle que parcimonieusement et de façon machinale, presque stéréotypée selon Lomax et Glissant, de la « musique nègre », n'implique pas qu'elle ne soit pas là, au cœur du texte : sinon décrite du moins écrite, transposée, restituée jusque dans les sauts associatifs, les brouillages, les double voire triple sens, l'ironie et la parodie, la ruse et l'insolence, la détresse ou la jubilation (Every day I have the blues chantait Joe Williams sur les riffs soutenus, enjoués, et le rythme fortement balancé de l'orchestre de Count Basie) qui caractérisent les paroles du blues, mais aussi dans ce qu'elles supposent de connivence (nous verrons de quoi elle peut être faite). Peut-être le magnétophone était-il plus dans sa tête que sur la table pliante. Et, sans doute, était-il suffisamment – tellement ? – imprégné de la culture de son milieu social et culturel, y compris celui des Noirs, ses voisins, pour n'avoir d'autre souci que de s'y enfoncer un peu plus afin d'en dégager les ressorts intimes, et non de s'en distancier pour en faire un froid objet d'étude. La musique des Noirs n'est pas chez lui un fond de décor ; elle n'est pas une bande-son. [p 124]

[...]

En bref, cette inspiration, cette influence, cette présence du blues n'est pas tant à rechercher au niveau du contenu langagier – les paroles restent des paroles de Noirs adressées à des Noirs – ni de la scansion musicale proprement dite, qu'au niveau de ce que, faute de mieux, on peut appeler la structure orale du blues qu'il a tenté de transposer, me semble-t-il, dans des passages entiers de ses romans ou de ses nouvelles – en particulier dans les soliloques – et qui expliquerait certaines étrangetés de style ou certaines fantaisies de construction. [p 126]

Jean Jamin - Faulkner - "Faulkner - Le nom, le sol et le sang"

8 mars 2021

Yoknapatawpha : portée anthropologique

Clarence Holbrook Carter - Tidewater (1945)

Jean Jamin s'est intéressé aux rapports entre anthropologie, littérature anglo-saxonne et musique.

En guise d'illustration à son essai "Faulkner - Le nom, le sol et le sang", il a présenté un diaporama sonorisé en 2011 lors d'un séminaire ["Modélisation des savoirs musicaux relevant de l'oralité"]. Découvrez-le [deux parties P1P2] pour voir autrement l'univers romanesque de Faulkner ou si vous envisagez ce livre que lui consacre l'anthropologue.

Une telle approche, aussi modestement artistique qu'elle soit, entre-t-elle dans la démarche anthropologique, vouée d'abord à la science ? Jamin n'en doute pas, et cite [désolé pour le son] Alfred Métraux à son ami Michel Leiris, se promenant à Port-au-Prince en 1948, contemplant les gens et la brume : "Comment peut-on restituer toute cela, sinon par la poésie" ? L'ethnologue ne saurait faire abstraction de ses émotions lorsqu'il est au contact d'un monde qu'il observe, qu'il soit réel ou reflet inventé comme celui de Faulkner. Ceci explique que "Le nom, le sol et le sang", qu'on lira sur un fond de blues et de jazz, est beaucoup plus qu'un livre d'anthropologie, on y apprécie un connaisseur de Faulkner, de littérature et de cet ancien Sud qu'il appréhende avec cœur et esprit, ce qui en fait tout le sel.

Préambule crucial, la pertinence de l'intérêt de l'anthropologue, en tant que scientifique, pour l'œuvre de Faulkner est exposée dans le premier chapitre – "Une étrange altérité" : la fiction fait plus que donner au lecteur à voir autrement, elle donne aussi à penser autrement. Les procédés, les structures et le langage déstabilisants, obscurs – une autre langue – de l'Américain confrontent le lecteur à une altérité, un dépaysement, à un "clivage du moi", semblables à l'expérience ethnographique au contact de manières de vivre et d'être exotiques.

Jean Jamin interroge les liens sociaux et familiaux de la société du Mississippi faulknérien. Pour cela, il explore trois notions, nom, sol, sang, selon l'hypothèse que c'est par elles que passe le lien entre anthropologie et littérature : "l'œuvre de Faulkner, tout entière située dans la seconde, apporte quelque chose à la pensée de la première, avec cet avantage qui n'est pas mince de s'aventurer là où l'ethnologue ne peut aller, c'est-à-dire dans la conscience (ou l'inconscience) des gens qui peuplent et parcourent son univers romanesque".

L'analyse ethnologique est davantage poussée dans le chapitre V, "Le sang et le nom", où fleurissent des schémas généalogiques mémorables composés à partir des romans, afin d'appuyer les notions propres à l'anthropologie sociale, comme filiation et alliance, endo/exo-gamie, inceste. On note que, chez les McCaslin, l'inceste se reproduit à quatre générations d'intervalle. On trouve, chez les Sartoris, un inceste dit pot-au-feu, suivant l'expression de Françoise Héritier, qui qualifie les rapports entre membres d'une famille avec la même personne extérieure (deux sœurs ont le même amant, père et fils ont la même maîtresse, etc.).

Les McCaslin d'après "Descends, Moïse"

Dans les sociétés à maisons européennes étudiées par Lévi-Strauss, où les "noms de race" disparurent au bénéfice des "noms de terre", il apparaît dans le Sud faulknérien que ces derniers achoppent à supplanter les premiers et à s'enraciner : "Le nom, le sol et le sang se trouvent placés dans une relation de mutuelle disjonction (le nom ne «donne» pas le sol pas plus qu'il ne «donne» le sang, ni le sol le sang, etc.) ; ils ne se déclinent pas à l'ablatif quels que soient les efforts entrepris par chaque maître de maison pour marquer la terre de son nom et blanchir sa race par transmission de son sang.

Une société à maisons s'entend comme une forme d'organisation fondée sur une personne morale détentrice d'un domaine, composé à la fois de biens matériels et immatériels, qui se perpétue par la transmission de son nom, de sa fortune et de ses titres par alliance ou filiation, ou les deux à la fois. La filiation y vaut l'alliance et l'inverse. Ceci n'est plus possible dans le comté de Yoknapatawpha à cause de l'introduction de la ligne de couleur qui rend l'équivalence impossible. 

La règle de la goutte de sang noir fait qu'une lignée ne sera plus que noire quelle que soit l'apparence physique (malédiction de Joe Christmas dans "Lumière d'août"). Jamin indique dans les arbres généalogiques la circulation des humeurs – sang, sperme, lait – afin de mieux comprendre ce que Faulkner a su mettre en intrigue. Une blanche ne peut avoir un enfant d'un homme noir. Une blanche ne peut allaiter un enfant noir. 

Autre considération, la double illégitimité qui marque la possession de la terre dans le Sud interdirait que le nom pût s'y enraciner. On s'est approprié une terre à laquelle les Indiens appartenaient, puis on l'a exploitée par une main d'œuvre servile issue d'un trafic qui sera condamné et aboli par la plupart des nations dites civilisées. Les Blancs (ou leurs ancêtres) sont venus dans le nouveau Monde pour se refaire un nom ; un nom que cette terre acquise de la sorte ne saurait légitimer. Le nom sauvage Yoknapatawpha donné par Faulkner à son comté semble marquer son inaliénabilité.

Voilà l'échec du Sud que matérialisent les images de grandes demeures dévastées des plantations"Le passé de la conquête territoriale et de l’économie esclavagiste (ainsi que le présent de la ségrégation dont les Noirs sont les victimes) empêche de croire vraiment en l’âge d’or d’une autochtonie heureuse héritée". (Gaetano Ciarca)

Tempera sur toile(1952) - Andrew Wyeth

En tout ce qui a trait au racisme, l'attitude de l'homme Faulkner ne fut pas à la hauteur du romancier : "Face à la question noire, Faulkner s'était mis finalement dans la position que, de gré ou de force, il assignait non seulement à ses propres personnages mais à ses propres lecteurs, appelés à devenir les témoins d'un drame qui ne semblait que lointainement les concerner, [...]". Il ne fut certainement pas un écrivain engagé. Un prix Nobel confère une autorité morale et intellectuelle symbolique que la communauté noire ne put lui reconnaître, malgré ses œuvres.

"... alors que ses fictions inoculent constamment le doute sur les aberrations et les idioties de l’identité, son vécu l’empêche de s’extraire de la gangue raciste affectant les lieux où il est né et qu’il raconte comme s’il s’agissait d’un ailleurs.(Gaetano Ciarca)


En tentant de n'être qu'un peu complet, le risque est de dénaturer le sujet de Jean Jamin, j'espère néanmoins que vous en saisissez le souffle et la science. Si l'on veut être au diapason, mieux vaut avoir lu quelques œuvres du romancier. L'ouvrage est toutefois abordable sans la nécessité d'avoir lu "Absalon, Absalon!", "Sartoris", "Les Invaincus" et "Descends, Moïse" qui mettent en scène les «maisons» aux étonnantes généalogies (Sartoris, Sutpen, McCaslin) évoquées plus haut. 

Quid de la musique «nègre» chez Faulkner ? Afin de ne pas alourdir le compte rendu, je proposerai prochainement deux ou trois extraits qui synthétisent la réflexion de Jamin à ce propos.

9 septembre 2020

Encre sympathique


Brièvement signalé il y a déjà six mois pour l'épigraphe de Maurice Blanchot, "Encre sympathique" de Patrick Modiano fait désormais partie de mes plus belles lectures. 

Le fait est assez rare chez moi pour le souligner, j'ai lu le roman d'une traite. Il faisait un temps radieux, nous avions gagné la campagne et humions les effluves du foin coupé dans les champs. Cette ambiance propice m'a fait glisser dans les mots de Modiano sur la trace d'une femme disparue, un banal dossier de détective privé laissé en suspens depuis des années et repris au hasard de faits nouveaux ; on ne sait pas vraiment pourquoi la piste de l'inconnue s'obstine à reparaître, peut-être simplement parce que cela peut faire un roman.

L'écriture limpide de Modiano y est pour beaucoup, on est pris au jeu des éléments qui apparaissent fortuitement au fil des années, progression patiente, comme si cette femme était une image photographique qui se dévoile sous l'effet d'un révélateur extraordinairement lent : "Cela me confortait dans l'idée que, si vous avez parfois des trous de mémoire, tous les détails de votre vie sont écrits quelque part à l'encre sympathique".

Derrière cette lenteur, il y a l'écrivain qu'est devenu le jeune détective du début : "c'est d'ailleurs dans cette espèce de chambre noire de la solitude qu'il faut que je voie vivre mes livres avant de les écrire". Tous les témoins rencontrés qui lui parlent de la disparue ne l'éclairent guère, elle demeure la figure en creux, mélodie lointaine, entendue et attendue par-delà les témoignages : "Quelques détails décousus et contradictoires qui brouillaient tout, comme ces bruits parasites à la radio qui vous empêchent d'écouter une musique.

N'en disons pas davantage, Noëlle Lefebvre est une énigme, pas de celle qu'on résout vite sur l'internet d'un copié/collé : elle a la discrétion de ces encres invisibles qui attendent leur heure pour prendre sens. Ce roman est un bijou.

9 avril 2020

Girard : grains de sable

Récapitulons la penséee de René Girard :
  • "Mensonge romantique et ..." révèle le désir triangulaire mimétique. C'est subtil et convaincant.
  • "La violence et le sacré" fait l'hypothèse que l'escalade de la violence mimétique au sein d'une communauté trouve apaisement dans le lynchage d'un seul en rétablissant les différences sociales (l'ordre). Cet événement fondateur, reproduit par les rites sacrificiels, serait à l'origine des religions et de notre culture. Hypothétique et intéressant.
  • "Des choses cachées..." représente le coming out chrétien de Girard. La révélation de l'innocence de la victime émissaire (Passion du Christ) marque le blocage de la machine sacrificielle, la fin des religions archaïques.    
Le troisième point induit une vision téléologique [les phénomènes sont expliqués par une cause finale, un but vers lequel irait l'humanitédont les hypothèses ont surtout été reconnues et adoptées par des argumentateurs d'allégeance chrétienne. Girard et Nietzsche coupent en deux l'histoire du monde à l'avènement du christianisme : alors que le second le considère dans le mauvais sens, la morale des faibles et des esclaves, Girard en donne une interprétation anthropologique et pose la question du message des Évangiles : "peut-il être l'œuvre des hommes ou est-il inspiré par une transcendance ?" (J-C Guillebaud).

Deux contradicteurs.

27 mars 2020

Girard : la victime émissaire

Au début du 20e siècle, les anthropologues (Hubert et Mauss) voyaient dans le sacrifice l'établissement d'une communication entre le profane et le sacré : rien sur son origine ni sur sa fonction. Girard rompt avec cette conception : "Le sacrifice polarise sur la victime des germes de dissension partout répandus et il les dissipe en leur proposant un assouvissement partiel." Le sacrifice aurait donc une efficacité sociale grâce à une opération de transfert collectif  aux dépens d'un seul individu, qui apaise les tensions, les rancunes, les rivalités au sein de la communauté. Girard s'oppose également à l'idée de vanité du religieux qu'induisent certains rites des plus excentriques (dont il ne nie pas le fait).
La victime émissaire par excellence est l'Œdipe de la tragédie de Sophocle : l'enquête est une chasse au responsable qui se retourne vers celui qui l'a inaugurée ; après avoir oscillé entre les trois personnages, l'accusation porte sur l'un d'eux. 

17 mars 2020

Le désir mimétique

Alors qu'il enseignait la littérature française aux États-Unis, René Girard a été frappé par la même problématique qui réapparaissait sous des jours différents chez les grands romanciers. Trois exemples.