6 juillet 2018

Pissotière occupée

Pourquoi ce roman est-il passé inaperçu ? Faut-il penser que les relents du titre ou les mœurs particulières du personnage central ont gommé les retours favorables ici et , sans compter France Culture qui a consacré une heure d'entretien à Sébastien Rutés dans "Mauvais genre" ?

À Paris, sous l'Occupation, Paul-Jean Lafarge, directeur des Éditions La Revue des lettres, fait songer à ces louches personnages simenoniens – le chapelier ou monsieur Hire – solitaires et confinés dans un climat paranoïaque sinistre où pavoisent des uniformes SS et des collabos – voyez-le en noir et blanc polar, bien sûr.

Non content d'observer les pieds de sa secrétaire par la serrure, Lafarge se tient le soir derrière sa fenêtre, avant que le couvre-feu ne retire chacun derrière ses murs, pour noter les allées et venues dans la vespasienne en face. Il y dépose des croûtons de pain car il est soupeur (désolé, suivez le lien, ce n'est heureusement pas l'objet du livre). Cet angoissant personnage, discret, pur esthète littéraire, et un peu lopette, disons-le, ballotté par l'histoire, confronté au désir de collaboration culturelle des nazis et à la violence des résistants, s'avère fascinant, dans un Paris entre parenthèses, des lieux équivoques aux salons littéraires qui courtisent l'occupant.

"L'Occupation, c'était dehors, à la surface, pour les autres. La vespasienne représentait un petit bout de zone libre, plus libre encore que la zone non occupée: sans pétainistes ni gaullistes, sans personne, elle n'appartenait ni à Paris ni au présent, elle perpétuait la liberté d'autrefois,..."

Au-delà des penchants secrets du protagoniste, ce roman comporte donc un important volet historique. Son statut de rédacteur en chef d'une revue culturelle amène Lafarge à fréquenter un officier allemand porté sur la poésie (on songe immédiatement à Ernst Junger) et à assister aux dîners mondains organisés par une grande actrice (on songe à Florence Gould) où jacasse le gotha de la collaboration. La vie de Lafarge se complique lorsqu'il s'aperçoit qu'un individu dérobe ses «croûtons» dans la pissotière. Il y découvre une arme cachée dans une crevasse, des partisans ne sont pas loin et vont menacer sa piètre routine. L'on palpe l'écart ténu entre le salaud ordinaire et l'homme capable de jouer sa vie pour quelque honneur.

"À l'intérieur [de la vespasienne], Paul-Jean Lafarge se sentait le courage qui lui manquait habituellement. À plusieurs reprises, il s'était forcé à rester après le couvre-feu. Trois ou quatre minutes, jusqu'à douze, une fois qu'on l'avait forcé à boire un verre. Douze minutes de défi, pas vraiment à l'occupant, plutôt à lui-même, au passé, à son épouse partie avec un plus beau que lui, aux enfants qu'il n'avait pas mais dont il aurait voulu qu'ils fussent fiers de leur père."

La force de"La vespasienne" tient dans le style classique, fin et précis pour dessiner un remarquable portrait psychologique. L'auteur insiste sur l'aisance avec laquelle cohabitent chez un individu les pulsions les plus abjectes (le soupisme en est la métaphore) avec des aspirations sublimes (la quête du beau en poésie). Secondairement, il accentue les tensions en plongeant son personnage dans une période qui oscilla entre l'indolente complaisance et les périls de la résistance et qui offre de nouer une intrigue qu'on dévore. Sébastien Rutés est éloigné de tout manichéisme, laisse l'Histoire parler mais en dit long lorsqu'il nous promène dans un Paris trouble aux effluves capitulards.

21 commentaires:

  1. En matière d'humour décalé j'ai l'impression que ce livre doit bien se positionner

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    1. (Je réponds sans pince-sans-rire) Non non, ce roman (décalé, si l'on veut) n'a rien d'humoristique. C'est un remarquable portrait psychologique via un récit qui nous promène dans un Paris occupé peu reluisant. Excellent livre selon moi.

      J'espère que la revalidation évolue bien, bonne fin de semaine.

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  2. Exact, ce roman fait partie des grands oubliés.Merci d'en parler. mais si la bibli ne fait pas le travail, je vais passer... (j'ai vérifié, he non)
    N'a rien à voir, mais je suis tenace et ai enfin trouvé le nom de l'oiseau qui m'intriguait par son chant et son plumage, il s'agit de la huppe fasciée.

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    1. Dommage, les biblis ont leurs lacunes.

      J'ai le très vague souvenir d'un oiseau dont vous cherchiez le nom mais c'est si loin...! À moins que vous ne me rappeliez quand...
      La huppe fasciée est très rarement aperçue, malgré ses couleurs et son physique atypique. À Attert en Lorraine, on en a photographié une qui venait frapper à la fenêtre de la bibliothèque pour enfants (Je vous livre l'anecdote trouvée dans mon mensuel nature de juillet).
      Et bravo pour la persévérance!

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    2. Ha bon? La mienne était perchée sur un poteau d'éclairage de ma rue. J'en ai revu une plus loin dans la mêem rue (la même huppe ?), elle s'est trahie car elle volait en criant...

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  3. C'est vrai que le titre n'est pas engageant, peut-être, pour la plupart (et pour moi, j'avoue).

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    1. Le billet veut convaincre du contraire...
      Le titre aiguiserait plutôt ma curiosité, mais j'en tiens peu compte dans le choix d'un emprunt, car il est souvent voulu/orienté par l'éditeur.

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  4. Ma bibliothèque n'est pas mieux fournie que celle que Keisha. Je vais commencer par aller récupérer l'émission de France-Culture pour faire connaissance avec l'auteur.

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    1. Le livre est très récent, janvier 2018, il faut peut-être attendre. Dans l'émission, il est beaucoup question de ces édicules publics qu'on ne voit (quasiment) plus aujourd'hui. Sèbastien Rutés y commente parfaitement son roman.

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  5. J'en ai entendu parler et j'avoue que cette façon de "souper" m'avait dissuadée. L'angle est original, en tout cas, pour camper une époque et des mœurs.

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    1. Le plus étonnant est que ce livre est distingué, affichant un tact dont manque mon compte-rendu relativement explicite.

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  6. Je ne connais pas ce roman. Et ce que vous en dites me met l'eau à la bouche.(sans jeu de mots)

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    1. Suivez peut-être ce qu'on en dit sur les liens proposés au début du billet, j'ai trouvé ça très bien.

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  7. Un titre en effet peu engageant mais ce que vous écrivez du roman donne vraiment envie de le lire. Merci à vous !

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    1. Les vespasiennes, c'est quand même une curiosité, leur histoire, leur disparition, etc... C'est marrant toutes ces dames qui font la fine bouche, je comprends bien, il ne sent(ait) pas très bon autour des urinoirs publics, mais je vous assure que le livre fleure bon le papier....
      :-)

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  8. Bonjour Christw, je n'ai pas du tout entendu parler de ce roman (peut-être le sujet). Je le note. Je ne l'ai même pas vu sur les étagères des libraires mais il existe en bibliothèque à Paris. Il faut que je découvre un autre roman de Rutès : Mélancolie des corbeaux (Babel noir). Bonne après-midi.

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    1. Bonne lecture avec Rutés, quel que soit le titre !

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  9. Bonjour Christian, je viens de lire votre billet et tous les liens + le critique sur Youtube.
    Je me disais que finalement cet homme qui semble indifférent à tout est très attachant, peut-être sauvé par son amour de la poésie. Le contexte historique y ajoute certainement beaucoup.
    Tous les critiques et vous même dites qu'il est merveilleusement bien écrit en plus, alors je ne tarderai pas à le lire et reviendrai ici.
    Merci!

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    1. Vous êtes la première à dire ouvertement qu'un bonhomme si bizarre peut s'avérer attachant, ou tout au moins digne de commisération, ne fût-ce qu'à travers un roman, et je vous rejoins. L'écriture est belle, je serai heureux de lire votre retour, Colette, bien entendu.

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  10. Effectivement, il est passé inaperçu mais pas à vos yeux :-). En ce qui concerne ce roman, l'arrière plan historique pourrait m’intéresser. Je vais d'abord écouter l'émission sur france inter... Ps : merci pour votre commentaire. Je viens de lire une mort très douce de S. de beauvoir et je m'en souviendrai longtemps aussi de ce récit...

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    1. Oui, ce récit de S. de Beauvoir est mémorable.
      J'espère que le podcast de FC vous amènera vers S. Rutés, peut-être avec un autre de ses romans.

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