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| Foliothèque n°120, 2004 - 231 pages |
Par en venir à bout, je veux dire en extraire toute la quintessence, élucider le vocabulaire et certaines propositions ou paragraphes qui paraissent sans lien avec les récits, et surtout situer l'ouvrage dans la littérature des années 1980, avec ses particularités et ses audaces stylistiques. Car s'il propose les histoires brodées de gens humbles qu'il a plus ou moins connus, Pierre Michon y dessine de loin en loin, comme en filigrane, des éléments autobiographiques (dont on peut même déduire un arbre généalogique [p.188]) où il confesse sa déception par rapport à l'écriture, inespérée, inaboutie jusque-là (il a quarante ans et aucun livre), qui s'accomplit enfin par l'objet même du travail qui l'occupe, ce texte exceptionnel et libéré.
L'incontournable Foliothèque n°120 de Dominique Viart, professeur de littérature et critique littéraire, apporte toutes les réponses aux interrogations que suscite "Vies minuscules". Malheureusement, ce livre est épuisé et ne sera sans doute jamais réédité. On le trouve en bibliothèque ou d'occasion, à des prix indécents.
Plutôt qu'une recension exhaustive qui prendrait trois ou quatre billets et me laisserait aussi épuisé que le bouquin, je propose de se focaliser sur deux trois pages où il est question de l'influence de Michel Foucault sur l'auteur de "Vies minuscules", influence que reconnaît volontiers Michon.
Foucault, avec l'historienne Arlette Farge, travaille en 1977 sur "La vie des hommes infâmes", cherchant à restituer quelque chose de la vie des « gens de peu » au 18e siècle. Le philosophe explique son projet : [p.114]
"C'est pour retrouver quelque chose comme des existences-éclairs, ces poèmes-vie que je me suis imposé un certain nombre de règles simples : qu'il s'agisse de personnages ayant existé réellement, que ces existences aient été à la fois obscures et infortunées, qu'elles soient racontées en quelques pages ou mieux en quelques phrases aussi brèves que possible, que ces récits ne constituent pas simplement des anecdotes étranges ou pathétiques, mais que d'une manière ou d'une autre (parce que c'étaient des plaintes, des dénonciations, des rapports) ils aient fait réellement partie de l'histoire minuscule de ces existences, de leur malheur, de leur rage ou de leur incertaine folie et que du choc de ces mots et de ces vies naisse pour nous encore un certain effet mêlé de beauté et d'effroi." ["La vie des hommes infâmes" - Cahiers du chemin, Gallimard, 1977]
Presque tout ceci vaut pour les "Vies minuscules", comme si Michon avait voulu mettre en littérature ce que restituait enfin une certaine histoire. D'infâme, Michon retient le sens étymologique : sans réputation.
"Son geste s'inscrit délibérément dans le sillage ouvert par Foucault bien plus que dans celui du réalisme social ou populiste." [p.114]
L'écrivain prend ainsi le contre-pied de cet écrasement rhétorique, stigmatisé par Foucault, dont les petites gens sont victimes de la part du pouvoir qui les juge.
En adoptant ce grand style, Michon sait qu'il réintroduit en littérature tout ce que celle-ci repousse alors : les grandes orgues et les effets de sens. "Foucault aurait vu là une imposture énorme", reconnaît-il. Cependant, la rhétorique fait ici "résonner la part inentendue des humbles et la grandeur, parfois dérisoire, toujours pathétique, de leurs rêves".
Si l'émotion, le pathos, dans la création littéraire avait été violemment exclue dans les années 70, nul mépris du pathétique chez Michon qui en revendique la recherche. "Il réhabilite l'affect contre le concept." [p.115]
"C'est plus qu'un ton : possibilité d'écrire, comme délivrée du tabou de l'affect, et, avec cette délivrance, un rythme, un certain rapport aux choses et aux gens que l'on dit." [p.116]
Ces réflexions complètent les billets antérieurs sur "Vies minuscules" ici et là.

Foliothèque, une collection qui m'a beaucoup servi. Je n'ai pas lu celui-ci. L'influence de Foucault sur Michon, vous me l'apprenez, merci. Vous réveillez le souvenir de sa "Belle Langue" et des "Grands Mots".
RépondreSupprimerCollection dont j'ai profité de quelques exemplaires. Notamment ceux consacrés à "Le bruit et la fureur" et "Sanctuaire" de Faulkner sans lesquels je serais resté... « le bec dans l'eau ».
SupprimerMichon a écrit "Vies minuscules" inspiré par "les hommes infâmes" de Foucault, mais il en prend le contrepied comme l'explique le billet.
Malgré la Belle Langue, l'auteur est « moderne » et maintient les bouleversements de la chronologie, un peu à la matière de Faulkner.