10 octobre 2017

Généalogie

J'avais traversé Fernande[1]; je m'étais quelquefois nourrie de sa substance, mais je n'avais de ces faits qu'un savoir aussi froid qu'une vérité de manuel ; sa tombe ne m'attendrissait pas plus que celle d'une inconnue dont on m'eût par hasard et brièvement raconté la fin. Encore plus difficile était d'imaginer que cet Arthur de C. de M. et sa femme, Mathilde T., sur lesquelles j'étais moins renseignée que sur Baudelaire et sur la mère de Don Juan d'Autriche, eussent pu porter en eux certains de ces éléments dont je suis faite. Et pourtant, par-delà ce monsieur et cette dame enfermés dans leur XIXè siècle s'étageaient des milliers d'ascendants remontant jusqu'à la préhistoire, puis, perdant figure humaine, jusqu'à l'origine même de la vie sur la terre. La moitié de l'amalgame dont je consiste était là.

Marguerite Yourcenar - Souvenirs pieux ("Le labyrinthe du monde")


[1] Fernande est la mère de Marguerite, morte des suites de l'accouchement.

2 commentaires:

  1. L'aveu de cette froideur envers sa mère morte en couches est saisissant d'honnêteté intellectuelle.

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    1. Trouver la vérité sur soi, sur ses origines est difficile, faute de témoignages et documents fiables. Yourcenar fait néanmoins toujours montre d'une honnêteté intellectuelle sans faille qui prend souvent le dessus sur la sensibilité. Je l'ai trouvée plus tendre lorsqu'elle évoque sa grand-mère.

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