12 janvier 2021

Dépiautage


Les Romains de la plebs media et de la plebs humilis qui se mélangeaient sur le forum à la plebs sordida, formaient une foule énervée, criarde, impulsive. «Veux-tu voir de près le réel visage de la plèbe ? écrit Claudius Serenus à son neveu Domitius. Aventure-toi au milieu de cette cohue où s'entremêlent hommes, femmes, vieillards, de toutes conditions n'ayant que l'invective et la calomnie à la bouche, les uns harcelant les autres, laissant filer d'indignes rumeurs, d'effrayantes superstitions imaginées par des fous. Le grand nombre pullulant étant la meilleure des cachettes pour lancer des accusations de corruption, de complot, de crime, de sacrilège, contre un individu ou une autorité, tous les enragés se donnent rendez-vous sur ce parvis des lamentations [...] Tu verras aussi à quel point il est aisé pour des esprits habiles accoutumés à barboter dans ce palud de se faire l'écho de toutes les divagations qui circulent, de leur donner une apparence de vérité, et, ainsi, de rameuter autour d'eux quantité de suiveurs [...] Plaise aux dieux, mon cher Domitius, que notre cité ne soit jamais gouvernée par un de ces hommes-là.»[*] Eadem sed aliter [Même chose mais autrement]. L'invention des réseaux sociaux a instauré la démocratie totalitaire du vulgus.

Frédéric Schiffter - Contre le peuple (Éditions Séguier, 2020)


D'actualité. Et un enchaînement idéal après l'essai "Les ingénieurs du chaos" (par G. Da Empoli), évoqué ici il y a peu.
 
Dans ce pamphlet d'une centaine de pages, muni de son rasoir d'Occam et déniant tout mépris de classe, Frédéric Schiffter dégraisse le terme «peuple» auquel il ne reconnaît pas de réalité historique. Il en fait de même pour «élites», un autre de ces mots qui facilitent le blabla idéologique, à savoir le discours abusif. [Relire Esquisse du nominalisme].

Les habitués du blog et des écrits du philosophe sans qualités, qui ne se départit jamais d'une clarté tenace, ne seront pas surpris de retrouver l'expression de son mépris pour les donneurs de leçons et démagogues.
L'aristocratie financière, bourgeoisie de la réussite pécuniaire pour laquelle "toute entreprise de pensée est pensée d'entreprise", en prend pour son grade. Mais aussi le mouvement des gilets jaunes, et particulièrement son exploitation par les pseudo-intellectuels opportunistes de tout acabit. Puis focus sur George Orwell dont est démontée et jugée comme une utopie la notion de common decency, sorte de bon sens moral prêté aux humbles. En matière d'art, l'écrivain britannique est aussi suspecté de "bigoterie esthétique" (voir Dali).

F. Schiffter se pose en observateur et ne se pique pas de proposer quelque solution politique. On mesure bien que son "humeur aristocrate" s'accommode mal de la plèbe gueulante ou de la bourgeoise qui plastronne. C'est affaire de tempérament, épilogue-t-il.

En fin de livre, quatre compléments (une quinzaine de pages) appuient efficacement le propos : on y lira sur l'éthique de l'engagement, de Sartre à BHL – il est souhaitable que l'écrivain s'occupe de ce qui est, non de ce qui doit être –, sur la liberté d'expression et sur la connaissance philosophique. Celle-ci nécessite un cursus âpre où le travail d'exégèse devrait prémunir contre une vulgarisation qui consisterait "à adapter schématiquement la complexité et la richesse des pensées philosophiques aux lacunes d'un public". 

[*] les propos de Claudius Serenus à son neveu sont traduits par F. Schiffter et tirés d'un vieux manuel de latin, "Le forum romain et la version latine"  (sous la direction de Henri Bornecque).

4 commentaires:

  1. Peuple, élite... Le champ est si vaste entre ces mots ! Plongée dans "Le Docteur Jivago", j'admire comme Pasternak en décrit toute la diversité.

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    1. Mais oui, les bons romanciers nous procurent ces satisfactions-là.

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  2. Donneurs de leçons et démagogues...nos temps troublés les voit redoubler de prises de parole.
    Qui est en effet le peuple ? Que fait-on pour lui ou en son nom ? Des questions extrêmement importantes et intéressantes.
    Merci.

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    1. Du plaisir aussi à lire le style distingué et convaincant du philosophe de Biarritz.

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