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12 juin 2022

L'usage du faux

"L'un des personnages de mon roman "La solution Thalassa" qui évoque l'art de la manipulation dans le passé et de nos jours, constate que le mensonge a une saveur plus forte que la vérité. Sans doute parce qu'il est des époques où l'irrationnel est plus enivrant que la raison."

Philippe Raxhon - Carte blanche dans "Le quinzième jour" (Université de Liège)


Qu'est-ce que la vérité qui n'a rien d'absolu, qui peut varier selon les gens, les lieux et les époques ? Mais si on n'est jamais sûr de ce qu'elle est, on peut affirmer quand elle n'est pas : un exemple est la récente photo de la première pilote de chasse ukrainienne abattue, en réalité le joli visage d'une miss de concours qui n'a sans doute jamais vu un cockpit de près.

L'article de Philippe Raxhon, spécialisé dans la critique historique, énumère une série de faux faits rapportés durant la guerre en Ukraine. Ces manipulations médiatiques récentes constituent un cas d'école pour les champs de recherche universitaire sur l'usage du faux comme arme de guerre.

De quoi alimenter le dossier « vérité » ébauché ici en avril 2019 [clic 1 et 2].


10 décembre 2020

L'importance des extrêmes

Confrontés à une nouvelle opinion, nous nous tournons vers les sources et les personnes qui constituent notre propre entourage de référence : est-ce une opinion acceptable ? Peut-elle être partagée ? Ou doit-elle être rejetée car fausse ou trompeuse ? Pour répondre, nous nous adressons aux autres parce que cela fait partie de notre nature d'animaux sociaux. Et parce que, dans le fond, c'est la chose la plus rationnelle à faire. Sur la majorité des questions, nous ne possédons pas d'informations de première main, nous devons nous fier à ce qui nous semble être l'opinion dominante. Nous n'avons pas vérifié personnellement que la terre tourne autour du soleil, que les nazis ont exterminé six millions de juifs pendant la seconde Guerre mondiale, ou que les vaccins ont éradiqué les pires maladies de l'histoire de l'humanité, mais nous vivons dans des sociétés dans lesquelles, au moins jusqu'à des temps récents, ces faits étaient largement partagés. 

Le seuil de résistance face à une nouvelle information ou à une nouvelle opinion varie d'une personne à une autre. Certains l'acceptent plus facilement parce que cela coïncide avec les convictions qu'ils nourrissaient déjà, et d'autres ont un seuil de résistance plus élevé. Mais, ce qui est sûr c'est que plus le nombre de personnes qui adoptent une nouvelle idée augmente (que les vaccins provoquent l'autisme ou que les réfugiés sont des terroristes, par exemple) et plus le seuil de résistance de celui qui est le plus difficile à convaincre s'abaisse. Une fois atteinte une certaine masse critique, il peut arriver que, de manière relativement indolore, une communauté entière adopte une opinion ou un comportement qui initialement n'étaient partagés que par une minorité très resserrée. Cela s'est produit plusieurs fois dans l'histoire du vingtième siècle ; et cela se voit aujourd'hui avec Internet et les réseaux sociaux qui semblent faits exprès pour accélérer et multiplier les cascades cognitives.

Giuliano da Empoli - "Les ingénieurs du chaos" (JC Lattès)


C'est la logique que les chercheurs en sciences sociales appellent la théorie du ruissellement. La minorité intolérante est fondamentale pour les politiciens populistes

5 février 2020

L'écran crevé


Dans la nouvelle "L'écran crevé" de Didier Daeninckx, les faits sont introduits par l'entremise de la famille Neigeux qui regarde beaucoup la télévision : "... trente années de torpeur quotidienne devant le verre bombé leur avaient formaté le cortex ainsi que le néocortex". L'œil électronique d'Audiomat qu'ils ne remarquent plus au-dessus de l'écran renseigne les statisticiens sur leurs habitudes : "Patrick Sébastien leur tenait lieu de Molière, Jacques Pradel effaçait Hugo, «La roue de la fortune» remplaçait avantageusement le destin".

27 janvier 2020

Infox

"Tous les enseignants confrontés à des théories du complot font chou blanc lorsqu'ils essaient de répliquer exclusivement par la rationalité. Il faut être très bien préparé pour contrer quelqu'un qui a vraiment travaillé un sujet. Et je ne parle pas là des platistes [ndlr : une communauté qui pense que la Terre est biplate, qu'elle a la forme d'une pièce de monnaie] ! Je parle de sujets beaucoup plus complexes plaçant l'enseignant face à des champions de l'argumentation et du doute permanent. Les médias qui relaient les théories du complot n'emploient pas les mêmes arguments. Ils jouent plutôt sur le relationnel, l'émotionnel. Il est alors plus intéressant au niveau de l'éducation aux médias d'essayer de déconstruire une théorie du complot, non pas dans les faits rationnels qu'ils exposent mais dans la manière dont l'utilisation des langages médiatiques va les pousser dans des formes d'adhésion quasi romantiques. Là on peut travailler. On n'est plus dans une simple logique argumentative mais dans la déconstruction. Ceci dit, il reste quand même un travail de fond en matière d'éducations aux médias d'information. Par exemple, distinguer les faits des interprétations et confronter les interprétations car elles ne se valent pas toutes. Mais il s'agit là d'un travail de longue haleine. Je m'oppose absolument à ceux qui prétendent former l'esprit critique de leur public en deux heures. Non, cela prend beaucoup de temps et cela mobilise beaucoup de disciplines."

Patrick Verniers - "Infox, le dessous des cartes" ("Le quinzième jour" - janvier-avril 2020)



Le quinzième jour est un magazine de l'Université de Liège (trois par an). L'article mentionné ci-dessus, sous forme d'un entretien avec deux spécialistes en communication et médias, s'inscrit dans la continuité de billets sur le thème de la vérité, proposés sur ce blog il y a quelques mois. Patrick Verniers et Jeremy Hamers évitent les postures manichéennes, en précisant que tout cela, infox et désinformation, est le "symptôme d'un déficit chronique de compétences médiatiques du citoyen". 
Dans la même idée, il sera question tout prochainement d'une courte fiction de Didier Daeninckx qui fustige la manipulation de l'information.