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6 août 2024

Bernhard : férocité et sensibilité

Traduit de l'allemand
par Jean-Claude Hémery


Thomas Bernhard (1931-1989), écrivain autrichien que je n'avais jamais lu, est un misanthrope à l'écriture féroce pour décrire le monde et la société autrichienne en particulier. Souffrant très jeune d'une maladie pulmonaire, il rédige des premières poésies lors de ses hospitalisations. En 1950 il rencontre Hedwig, de 35 ans son aînée, qui devient sa compagne et amie. Il l'appelle son être vital. Le succès de "Gel", son premier roman, lui permet d'acheter une ferme en Haute-Autriche. Opéré plusieurs fois des poumons, son état est jugé incurable, mais il survit au-delà les prévisions du corps médical. Être instable, tantôt compagnon cordial, tantôt fermé à tout, Bernhard écrit des pièces de théâtre qui donnent lieu à des scandales politiques. Un écrivain insupportable, disent certains, d'autres le trouvent fascinant.
[Note sur le titre. La généalogie des Wittgenstein est complexe et j'ai peine à y voir clair. L'important est de savoir que, dans "Le neveu de Wittgenstein", le personnage Paul  l'ami du narrateur/auteur Bernhard – est le petit-fils de l'industriel Paul Wittgenstein (1842-1928), et fils de Paul Karl "Carletto" (1880-1948). Ce dernier était le cousin du fameux philosophe Ludwig Wittgenstein (1889-1951), connu pour son "Tractatus logico-philosophicus". Ceci atteste que "Le neveu de Wittgenstein", considéré comme un roman, ne s'inspire pas de l'amitié pour un neveu du célèbre philosophe, mais plutôt pour le fils d'un des cousins de ce dernier.
Pour être complet, Thomas Bernhard a écrit en 1984 la pièce "Déjeuner chez Wittgenstein" dans laquelle il s'inspire de ses liens avec un autre Paul Wittgenstein (1887-1961), pianiste, frère du philosophe Ludwig.] 
Revenons au Paul concerné dans "Le neveu de Wittgenstein" (1982), un individu excentrique, qui doit être régulièrement interné et qui noue une amitié profonde avec le narrateur – un "je" qui ressemble tant à Thomas Bernhard que "Le neveu de Wittgenstein" peut être rattaché aux récits dits autobiographiques. Les deux hommes se retrouvent dans un hôpital viennois, l'un dans le pavillon des maladies pulmonaires, l'autre, Paul, dans le pavillon de psychiatrie. Au fil de leurs rencontres, ils voient du même œil des sujets variés, de l'art, la politique, les prix littéraires, jusqu'à la solitude, la vie et la mort, et cela conforte leur ententeLe fait d'être voisins, isolés dans la maladie, a contribué, pour l'un et l'autre, à une prise de conscience de la valeur et du caractère unique du lien qui l'unit à l'autre.
"Après de nombreuses années d'abstinence involontaire en matière d'amitié, voici que j'avais tout à coup un vrai ami qui comprenait jusqu'aux escapades les plus folles de ma tête, pourtant bien compliquée et pas facile à suivre, [...] " [p.35]
On peut s'étonner qu'un écrivain acrimonieux et mordant écrive le roman d'une amitié. Ce récit un peu fou, touchant et drôle, dépeint deux hommes atteints par le dégoût du monde et des autres, par des délires hypocondriaques et des alanguissements cycliques. L'ultime folie est que leurs accointances atrabilaires, leur connivence, donnent un sens à leur vie et, de cela, le récit tient son humanité. Il arrive aussi que leur complicité débouche sur des anecdotes d'une drôlerie extraordinaire.

Tomas Bernhard, dans le désarroi lorsque Paul décline, s'abandonne à l'évocation d'une part obsessionnelle de lui-même : la peur de la mort.
" [...] je me suis dit que peut-être dans toute ma vie je n'avais pas eu un meilleur ami que lui, qui, dans son logement, juste au-dessus de moi, était sûrement obligé de garder le lit, dans un état pitoyable, et que je n'allais plus voir, de peur, en réalité, d'être confronté directement avec la mort.[p.130]

Par la suite, il s'est fait que "Mes prix littéraires" (2009) m'est venu dans les mains au rayon littérature allemande traduite. J'ai enchaîné avec cet autre texte autobiographique, paru après le décès de l'auteur en 1989.
Écrit d'une plume acérée et ironique, avec une apparente désinvolture, Bernhard, à travers ses propres expériences, interroge la nature de l'industrie littéraire et la vanité des distinctions honorifiques. L'écrivain suscite des réactions scandalisées lors de ses frasques aux remises de prix. Provocant et désopilant.

Traduit de l'allemand
par Daniel Mirsky

"Thomas Bernhard doit le génie de son écriture à son père qu'il n'a jamais connu, à sa mère qui le maltraitait, à la figure tutélaire que fut son grand-père, aux éducateurs nazis et catholiques qui l'ont opprimé, à la pleurésie purulente contractée à dix-huit ans qui aurait dû l'emporter [...] " Ce passage de la quatrième de couverture de "Thomas Bernhard : Une vie sans femmes" (Pierre de Bonneville) me paraît constituer une conclusion appropriée à ce compte rendu.

6 décembre 2022

Façon de voir

"Qu’elle parlât de beauté, il lui parlait du tissu adipeux qui étaie l’épiderme ; qu’elle parlât de l’amour, il évoquait la courbe annuelle qui matérialise les hausses et les baisses automatiques du chiffre des naissances. Qu’elle parlât des grandes figures de l’art, il s’engageait dans l’enchaînement d’emprunts qui relie ces figures entre elles. En réalité, c’était toujours la même chose : Diotime commençait comme si Dieu avait déposé la perle humaine, au septième jour, dans la coquille du monde, sur quoi Ulrich lui rappelait que l’homme était un amas de petits points posé sur la croûte d’un globe nain.[traduit de l'allemand par P. Jaccottet]

Robert Musil - "L'homme sans qualités" (Tome I)


Egon Schiele - Couple endormi (1909)


(Stéphane Gödicke)

24 mai 2021

Quand la lumière décline

 

Traduit de l'allemand par Pierre Deshusses.

Du patriarche Wilhelm avec ses idéaux socialistes au petit-fils Alexander atteint d'un cancer incurable et Markus l'ado que l'histoire ennuie, les feux s'éteignent.

Si l'on considère que le récit concerne principalement une famille russo-allemande de Berlin-Est avant la chute du mur, avec les aïeux ancrés dans le parti communiste, si l'on suit les parcours pas spécialement glorieux, à peu de choses près, si on jette un œil sur la couverture et le titre, rien n'incite a priori à la jubilation. Eh bien c'est tout le contraire : ce roman basé sur des éléments autobiographiques d'Eugen Ruge – un Allemand né en Russie et aux multiples compétences littéraires et scientifiques – est un plaisir peu commun, tant par sa construction intelligente que par le réalisme qu'offre un œil aigu, souvent désopilant, sur la vie quotidienne et le parcours de personnes qui, en fin de compte, si nous ne partageons pas leur crépuscule, nous ressemblent à bien des égards.
"Quand la lumière décline" a obtenu en 2011 le Deutscher Buchpreis, équivalent du prix Goncourt ou du Booker Prize. Sa traduction française est remarquable. Cette lumière déclinante, ce sont bien sûr les personnages de quatre générations qui vieillissent et meurent, mais aussi la fin des illusions politiques et espérances familiales. Le dernier de la lignée, Markus, symbolise un déclin sociétal : junkie désemparé, sans emploi ni domicile sérieux, sinon les discothèques. Le roman de Eugen Ruge peut sembler cruel, mais ce n'est pas l'impression principale que l'on retient, sans doute à cause d'une bienveillante humanité qui sourit derrière les mots.

Le roman est divisé en chapitres marqués d'une date et d'un prénom, car chacun raconte un épisode familial selon un membre de la famille. La chronologie est bousculée, certains personnages reviennent plus souvent et les mêmes événements revivent sous des yeux différents. C'est le cas pour la remise de médaille d'anniversaire de l'arrière-grand-père, vétéran du Parti, le 1er octobre 1989, peu avant la chute du mur ; comme un leitmotiv, cette célébration, parfois burlesque, est vécue par chacun des protagonistes principaux, hormis Alexander, puisque ce dernier vient de passer à l'ouest. La structure narrative singulière n'est pas gratuite, elle suscite des parallèles révélateurs, comiques, émouvants. La jubilation du lecteur vient de ce qu'il relie progressivement les pièces du puzzle pour former un tableau familial, certes lacunaire, mais formidablement vrai.

On apprend aussi comment les Berlinois de l'est préparent l'oie à la bourguignonne à Noël. Il y a deux façons – comme Irina Unmitzer, parfois un peu éméchée par le cognac, le démontre : avant 1989, la débrouille et le troc afin de dénicher les ingrédients pour fourrer l'oie ; après le mur, tout vient du supermarché.

Un livre politique ? Un peu, forcément, mais Eugen Ruge rapporte d'abord le quotidien et les aléas d'une famille. C'est une mosaïque, donc un peu complexe, mais très agréable à lire. Il pourrait vous ravir, ce fut mon cas, dans les deux sens du terme. Un extrait bientôt.

Cet auteur a aussi écrit "Le chat andalou", même traducteur aux éditions "Les Escales". 

5 novembre 2019

Les limites de la pitié

Traduction de l'allemand par Alzir Hella

Dans l'essai envisagé en octobre, dix pages sont consacrées au roman à clés de Stefan Zweig "La pitié dangereuse", considéré par Dominique Frischer comme révélateur de la relation compassionnelle de l'écrivain avec Lotte Altmann, la collaboratrice asthmatique qu'il a mariée et entraînée dans la mort en 1942. Trouvé sur une brocante, ce vieux titre en "Livre de Poche" (1939) m'a emporté dès ses premières lignes avec une gaffe que rapporte d'emblée le narrateur, le lieutenant uhlan Hofmiller.


En Autriche-Hongrie avant la Première Guerre mondiale, dans une garnison éloignée de Vienne, entre les manœuvres de cavalerie et les sorties au café entre soldats, le lieutenant de vingt-cinq ans a peu l'occasion de se distraire. Il sera comblé lorsque le pharmacien de la localité, avec lequel il joue aux échecs, l'introduit à une fête au château des Kekesfalva, riche famille du voisinage dont le seigneur apprécie le sabre et le képi. Grisé par l'ambiance accueillante, la nourriture exquise et le vin, Hofmiller s'amuse, fait valser de ravissantes cavalières et reconnaissant envers son hôte, se sent dans l'obligation d'inviter à danser la fille de la maison, un peu terne et malingre, qu'on lui a présentée au début. Il n'a pas remarqué qu'Édith est paralysée des jambes et devant le désarroi furieux de la jeune fille, honteux, il quitte précipitamment le château.

6 octobre 2019

Ostende, Zweig, Roth, et les autres...


Traduit de l'allemand par Frédéric Joly

La couverture vieux style de "Ostende 1936" est d'autant plus engageante que l'on va passer quelques jours sur les rives belges de la mer du Nord. Bien que l'on sache que ce monde-là a disparu, on se dit que pour l'occasion ces hôtels pompeux, ombrelles et canotiers seront de bons compagnons de séjour.

8 février 2019

L'étrangeté des souvenirs et des rêves

Traduit de l'allemand par Pierre Deshusses

Christoph, le narrateur devenu un écrivain connu avec le roman d'une rupture amoureuse, revient dans sa petite ville natale afin d'y présenter son livre en librairie. Après la séance et quelques verres, il retourne après minuit dans le complexe commercial où se trouve son hôtel, là où il travailla naguère jeune homme. Le portier qui lui ouvre n'est autre que lui-même. 

On a compris que la dimension fantastique habite le dernier roman de Peter Stamm (entretien avec "Libérationici). On y retrouve l'atmosphère trouble et mélancolique qui caractérise les écrits de l'écrivain suisse. La scène reprise ci-dessus n'est relatée que plus loin dans le récit. Au début, Christoph vieillissant donne rendez-vous à une jeune femme, prénommée Lena, qu'il a croisée par hasard et qui ressemble fort à l'amoureuse d'il y a vingt ans : Magdalena, celle qu'il a racontée dans son roman. Lena lui dit qu'elle fréquente un jeune homme prénommé Chris, en train d'écrire aussi un livre et dont la vie ressemble à celle que Christoph a vécue lui-même une génération auparavant. Le couple qu'il formait avec Magdalena semble revivre sous deux autres entités qu'il va croiser et poursuivre.  

16 janvier 2017

L'espèce inadaptée

"Que restait-il de plus à faire que d'attribuer un sens quelconque 
au déroulement contingent et nécessaire des événements ?"

Traduit de l'allemand par Matthieu Dumont

L'année généreusement entamée – avec de vieux amis notoires, Faulkner, Bierce et Simenon – n'empêche pas le souvenir du ravissement des dernières heures de 2016 en compagnie de Judith Schalansky et L'inconstance de l'espèce ("Le cou de la girafe" en version originale).  

19 juin 2015

Lire Écrire Vivre

Traduction de Alain Lance et Reante Lance Otterbein
Christa Wolf en 1963 © Eckleben, Iren, Bundesarchiv.
Ce livre contient une série de textes et discours, inédits en français, rédigés par Christa Wolf entre 1966 et 2010. Le plus central à mes yeux est celui qu'elle consacre sur une cinquantaine de pages à la prose et à l'écriture, écrit en 1968,  et sur lequel je reviens en détail ici. D'autres chapitres sont néanmoins cruciaux pour l'auteur de l'Allemagne socialiste : Le point aveugle (2007) aborde la question de la mémoire et de la culpabilité de son pays pendant le nazisme pour aboutir à une réflexion sur un certain «mutisme» de Goethe ; La vérité qu'il faut affronter(1966) est une magnifique réflexion sur la prose héroïque de Ingeborg Bachman ; enfin Maintenant il faut que tu parles relate la prise de parole courageuse de l'auteure lors du onzième plénum(1965) du comité central du parti socialiste de RDA qui marqua la rupture des intellectuels avec le pouvoir. 
La compilation propose aussi deux écrits où Christa Wolf dépeint avec un sourire affectueux la vie commune avec son époux, le diplomate et essayiste Gerhard Wolf ainsi qu'un bref portrait de Uwe Johnson rencontré à plusieurs reprises. 

8 janvier 2015

Peter Stamm au-delà du lac


Les nouvelles de Peter Stamm paraissent baigner dans le halo d'une attente, comme si l'on y sondait une eau trouble – mais rien de glauque –, où les faits et choses ordinaires prennent une dimension exceptionnelle, imperceptiblement dérangeante, enveloppée dans un malaise prégnant, sourd et insipide.

19 octobre 2014

Le choix d'une fiancée - E.T.A. Hoffmann


Parce qu'il était musicien dans l'âme et déçu par ses échecs de compositeur, Ernest Theodor Amadeus Hoffmann (1776-1822) est devenu un grand auteur de contes. Vitesse, liberté, rebondissements font un tempo de pièce musicale qui fait fi du plausible. Comme l'écrit Pierre Péju en préface, pour lui une belle histoire est une horloge compliquée qui fonctionne de façon surprenante mais ne donne pas forcément l'heure exacte.  

4 juin 2014

Lucidité et démesure

Traduit de l'allemand par Alzir Hella et Olivier Bournac.
Cette force de la nature qu'était Nietzsche, ce profil psychologique hors norme, ne pouvait que stimuler la meilleure plume de Stefan Zweig. Son portrait du philosophe allemand est admirable et d'une érudition accessible.

29 août 2012

Le Boqueteau 125 - Ernst Jünger

"Si l'on voulait conclure sur Jünger, il faudrait avant tout éviter la facilité qui tend à accorder autant d'importance, sinon plus, à sa légende d'homme d'action, engagé dans la guerre, la politique et l'aventure, qu'aux milliers de pages de son œuvre d'écrivain." (Julien Hervier)



Christian Bourgeois Éditeur 
Collection Titres - 208 pages.